Les événements des 40 dernières
années ont considérablement isolé la
tradition socialiste révolutionnaire des classes
ouvrières occidentales. Le premier problème qui
se pose et de l’y ré-enraciner. Les nombreuses
luttes partielles concernant les salaires, les conditions de travail,
les logements, les loyers, l’éducation, la
santé, etc. doivent être coordonnées et
unifiées au sein d’un mouvement dynamique,
cohérent, construit autour d’une
stratégie pour la transformation de la
société.
En termes humains, il faut créer une couche
organisée de milliers de travailleurs, unis dans
l’action et dans l’esprit, fermement
enracinés parmi leurs camarades travailleurs et partageant
la conscience de la nécessité du socialisme et de
la façon de l’obtenir. Ou plutôt, il
faut la recréer. Car une telle organisation existait dans
les années 1920 en Grande-Bretagne et internationalement. Sa
désintégration, d’abord par le
stalinisme puis par une complexe interaction du stalinisme, du fascisme
et du néo-réformisme, a réduit cette
tradition au statut de croyance marginale. Au moment où elle
ré-émerge de cet état,
d’anciens débats reprennent vie. La nature de
l’organisation socialiste redevient une question centrale.
Qu’une organisation socialiste soit nécessaire,
tout monde s’accorde là-dessus à
gauche, quelques anarchistes purs et durs mis à part. Mais
quelle sorte d’organisation ? Les vues les plus
répandues parmi les couches de jeunes travailleurs ou
d’étudiants radicalisés sont plus ou
moins libertaires. En réalité, ce terme est un
fourre-tout qui couvre une kyrielle de tendances
différentes. Pour l’essentiel, ce
qu’elles ont en commun, c’est leur
hostilité à toute forme
d’activité centralisée et
coordonnée et une profonde méfiance à
l’encontre de tout ce qui ressemble de près ou de
loin à une « direction ».
D’après ce point de vue, on n’aurait
besoin de rien de plus que d’une
fédération lâche de groupes
d’activistes. On suppose en fait que les organisations
centralisées sont inévitablement
vouées à la
dégénérescence bureaucratique et que
les actions spontanées des travailleurs sont la base unique
et suffisante pour arriver au socialisme.
Au premier abord, les preuves en faveur de cette supposition sont
impressionnantes. Les parti sociaux-démocrates du
début du 20ème siècle sont un cas
d’école. La social-démocratie allemande
a servi d’exemple à Robert Michels
lorsqu’il écrivit sur « la loi
d’airain de l’oligarchie ». Les partis
communistes qui avaient été fondés
pour arracher les travailleurs politiquement conscients à
l’influence des partis sociaux-démocrates
conservateurs ont atteint, à leur tour, des niveaux de
bureaucratisation et d’autoritarisme inimaginables avant eux
dans une organisation ouvrière. De plus, les organisations
de masse des travailleurs, les syndicats, sont devenus partout
synonymes de bureaucratie, indépendamment, semble-t-il, des
allégeances politiques de leur direction.
A partir de cette sorte de preuves, certains libertaires tirent la
conclusion qu’un parti révolutionnaire est une
contradiction dans les termes. C’est là, bien
sûr, la position classique de
l’anarcho-syndicalisme. Plus souvent, on admet que, moyennant
des circonstances favorables, un parti puisse éviter de
succomber aux charmes de l’institutionnalisation. Cependant,
ajoute-t-on souvent, un tel parti bureaucratisé par
définition, contient inévitablement dans sa
structure l’embryon d’un nouveau groupe dirigeant
qui créera, s’il arrive au pouvoir, une nouvelle
société d’exploitation.
L’expérience de l’exercice du pouvoir
par les partis staliniens est ici utilisée comme preuve.
Pour l’essentiel, l’aspect plausible de ces
idées repose sur leur caractère hautement
abstrait et donc universel. Il serait injuste de les comparer avec les
théories actuellement à la mode de la
sociobiologie, mais on trouve une certaine similitude dans leur aspect
psychologiquement séduisant. Des auteurs comme Morris et
Ardrey se tirent aisément de la difficile tâche
d’analyse des sociétés et des conflits
existants en déduisant d’une nature humaine (ou
animale) supposée invariable
l’inévitabilité de ceci ou de cela. De
la même façon, une grande partie de la
pensée libertaire part d’idées
très générales sur les
méfaits de l’organisation formelle pour en arriver
à des conclusions hautement spécifiques sans
avoir à fournir beaucoup d’efforts pour
enquêter sur le développement réel des
événements. Le stalinisme est ainsi
considéré comme le résultat
inévitable de l’attrait de Lénine pour
les partis centralisés. Quelques notions
générales, quelques «
vérités » supposées
universelles dont on peut faire le tour en une demi-heure deviennent un
substitut à un équipement théorique
réel. Puisque le monde est un endroit très
compliqué, il est très rassurant
d’avoir à sa disposition les
ingrédients d’une théorie sociale
lyophilisée. Malheureusement, c’est aussi
très trompeur.
L’équation « organisation
centralisée égale bureaucratie égale
dégénérescence »
n’est en fait qu’une version laïque du
mythe du Péché Originel. Comme son
ancêtre, elle conduit à des conclusions
profondément réactionnaires. Car ce que
l’on veut dire par là, en
vérité, c’est que les travailleurs sont
incapables de contrôler démocratiquement leurs
propres organisations. Affirmer, sous prétexte que cela
s’est révélé exact dans
beaucoup de cas, que c’est inévitablement et
nécessairement toujours vrai, revient à dire que
le socialisme est impossible parce que la démocratie, dans
le sens littéral du terme, est impossible.
C’est précisément la conclusion
à laquelle étaient arrivés les
théoriciens socialistes dits «
néo-machiavéliens » au début
du 20ème siècle et qui se trouve
profondément enracinée dans la sociologie
universitaire moderne. Ce genre d’idées est
à la base des théories de la
social-démocratie moderne telle qu’elle existe
aujourd’hui. Bien sûr, les libertaires refusent ces
conclusions. L’essence de leur position c’est le
refus du vieux cliché selon lequel il y aura toujours des
masses et des élites, des chefs et des
subordonnés, des dirigeants et des dirigés.
Cependant leur approche quant aux questions organisationnelles contient
implicitement les conclusions opposées pour la bonne et
simple raison que les organisations formalisées sont des
caractéristiques essentielles de toute
société complexe.
En fait, il ne peut y avoir de discussion utile sur les
problèmes de l’organisation socialiste si
l’on en reste au niveau des
généralités « universelles
». Les organisations n’existent pas dans le vide.
Elles sont composées de gens réels dans des
circonstances historiques spécifiques, qui essaient de
résoudre des problèmes réels
à partir d’un nombre limité
d’options qui leurs sont offertes. Ne pas prendre en compte
ces considérations, somme toute évidentes, rend
la discussion stérile. C’est
particulièrement le cas dans les débats sur
l’origine du stalinisme.
L’idée que le bolchevisme est le père
du stalinisme est une profession de foi chez les libertaires.
C’est aussi l’opinion de la plupart des auteurs
sociaux-démocrates, des progressistes et même des
gens de droite, et bien sûr, dans la mesure strictement
formelle où la bureaucratie stalinienne a
émergé du parti bolchevique, c’est
incontestable. Mais une fois que l’on a dit ça, on
n’a rien dit. De la même façon on
pourrait dire que Jésus Christ fut le père de
l’Inquisition espagnole et Abraham Lincoln celui de
l’impérialisme américain. Mais on
espère bien que personne n’imagine tirer quelque
conclusion utile que ce soit de ce genre de constatation. La vraie
question, c’est comment et pourquoi le stalinisme a
émergé et quel fut le rôle, si tant est
qu’elle en ait eu un, qu’a joué la
structure du parti bolchevique dans ce processus.
La façon dont Daniel Cohn-Bendit traite la question dans son
livre Le communisme obsolète est instructive. Il essaie de
montrer que « loin de conduire la révolution russe
en avant, les bolcheviks ont consciemment retenu la lutte des masses
entre février et octobre 1917, puis furent responsables de
la transformation de la révolution en
contre-révolution bureaucratique – dans les deux
cas à cause de la nature même du parti, de sa
structure et de son idéologie ».
Le premier point ne nous intéresse pas pour le moment et
sera discuté plus tard. Le second est
démontré à l’aide de
citations convenablement sélectionnées afin de
démontrer les mauvaises intentions de Lénine et
Trotsky. Il est montré, ce qui est exact, que
Lénine fut, en 1917, en faveur de la direction des
entreprises par des comités de travailleurs élus
et qu’en 1918 il milita fortement pour leur direction par un
seul homme, que Trotsky en 1920 appela à la militarisation
du travail et que l’écrasement de la
révolte de Kronstadt en 1921 fut un moment clef du processus
qui conduisit les travailleurs à perdre le pouvoir. Ce qui
est vraiment frappant dans la description de ces
événements par Cohn-Bendit, c’est son
omission complète de toute prise en compte des circonstances
dans lesquelles ils se sont déroulés. Les ravages
de la guerre civile, la ruine de l’industrie russe, la
désintégration effective de la classe
ouvrière russe, tout cela, apparemment, n’eut
aucune influence sur leur dénouement. Il est exact,
reconnaît-il en passant, que la Russie était un
pays arriéré qui fut isolé par
l’échec de la révolution allemande,
mais, nous dit-il, « ces facteurs
généraux ne peuvent en aucun cas expliquer son
[de la révolution] évolution
spécifique ».
Bon. D’habitude on admet au moins qu’il existe
d’une façon ou d’une autre un lien entre
le type, le niveau de la production des
nécessités vitales et le genre
d’organisation sociale qui est possibles à un
stade donné de développement. Il est sans aucun
doute très dommage qu’il doive en être
ainsi. Si ce n’était pas le cas,
l’humanité aurait pu sauter directement de
l’âge de pierre au socialisme.
Si, cependant, on accepte le fait qu’une des conditions
nécessaires au socialisme est une industrie assez
développée, avec une productivité
élevée du travail, alors certains des «
facteurs généraux » si
légèrement réfutés par
Cohn-Bendit doivent acquérir une certaine importance. La
Russie, au moment de la révolution,
n’était pas seulement un pays
arriéré. Comparée aux pays
capitalistes développés de
l’époque, c’était un pays
vraiment très arriéré. Plus de 80 % de
la population était toujours occupée à
labourer la terre, le même chiffre en Grande-Bretagne
était de 4,5 % de la population active.
L’économiste Colin Clarck a estimé que
le revenu réel par tête et par actif
était de 306 unités dans la Russie de 1913. En
Grande-Bretagne, il était de 1071 unités. En
fait, selon les calculs de Colin Clarck, il était de 370
unités dès 1688 en Grande-Bretagne, plus
élevé que pour la Russie de 1913. Ce genre de
descriptions contient sans aucun doute une grande marge
d’erreur, mais même en mettant les choses au mieux,
les perspectives d’une transition immédiate vers
une société non-coercitive étaient
faibles dans la Russie du début du 20ème
siècle. Il est exact que l’homme ne vit pas que de
pain, l’héritage culturel est également
important. Et l’héritage culturel de la Russie,
c’était la barbarie tsariste. De façon
assez peu surprenante, aucune tendance dans le mouvement marxiste
d’avant la révolution ne considérait
que le socialisme était à l’ordre du
jour dans une Russie isolée, bien que cette illusion, il est
vrai, fut entretenue par les Narodniks (Populistes).
Et pourtant, le niveau économique de 1913, tout
misérable qu’il fut, représentait
l’abondance comparé à ce qui allait
venir. La guerre mondiale, la guerre civile, et
l’intervention étrangère
ébranlèrent l’appareil productif de
fond en comble. En mai 1919, la fourniture de fuel à
l’industrie russe fut réduite à 10 % de
son niveau normal. A la fin de cette année, 79 % du
réseau ferroviaire était inutilisable –
et ceci dans un pays gigantesque où le transport
motorisé n’existait quasiment pas. A la fin de
1920, la production de l’ensemble des biens
manufacturés était tombée à
12,9 % de son niveau de 1913.
L’effet sur la classe ouvrière fut catastrophique.
Dès le mois de décembre 1918, le nombre de
travailleurs à Petrograd n’était que la
moitié de ce qu’il était deux ans
auparavant. En décembre 1920, cette ville avait perdu 57,5 %
de sa population totale. Au cours de ces trois années,
Moscou perdit 44,5 % de sa population.
Le nombre de travailleurs industriels était de plus de 3
millions en 1917. En 1921 il était tombé
à un million et 250 000. La classe ouvrière russe
était en train de disparaître dans la campagne
pour éviter de mourir littéralement de faim. Et
quelle campagne ! La guerre, la famine, le typhus, imposaient des
réquisitions militaires tant par les rouges que par les
blancs ; des biens manufacturés aussi simples que les
allumettes, la paraffine avaient disparu – telle
était la réalité de la Russie en
1920-1921. Selon Trotsky, on rapporta même des cas de
cannibalisme dans plusieurs provinces.
Dans ces conditions désespérées, le
Parti bolchevique en arriva à substituer son propre pouvoir
à celui d’une classe ouvrière
décimée, épuisée et qui
n’était elle-même qu’une toute
petite section de la population. Au sein même du parti,
l’appareil des permanents se développait
à plein et excluait de plus en plus les membres de tout
contrôle. Tout ceci est incontestable, mais il semble
raisonnable de supposer que la situation réelle eut plus
d’influence sur ces développements que «
la nature du parti, de sa structure et de son idéologie
». Et en fait, le régime institué par
le parti fut étonnamment libéral au cours de
cette période.
Victor Serge, un communiste très influencé par
les idées libertaires, témoin oculaire et actif,
nous a fourni le résumé le plus nuancé
sur cette question : « on dit souvent que ‘le germe
de tout le stalinisme était présent
dès le début dans le bolchevisme’.
Bien, je n’ai pas d’objection. Seulement, le
Bolchevisme contenait aussi une multitude d’autres germes
– une énorme quantité
d’autres germes - et ceux qui vécurent
l’enthousiasme des premières années de
la révolution victorieuse ne devraient pas
l’oublier. Juger l’homme vivant
d’après les germes que l’autopsie
révèle dans son cadavre – et
qu’il peut très bien avoir porté depuis
sa naissance – tout cela est-il très raisonnable ?
». Étant donnée
l’arriération de la Russie, la question de savoir
quels germes allaient prospérer et quels germes allaient
s’atrophier, quel dénouement allait effectivement
se matérialiser, dépendait avant tout de la
situation internationale.
La prise du pouvoir par les bolcheviks eut lieu dans le contexte
d’une révolution européenne. Ce
mouvement révolutionnaire se montra assez fort pour
renverser le Kaiser allemand, l’Empereur d’Autriche
et le Sultan de Turquie de même que le Tsar de Russie. Il
s’avéra assez fort, aidé bien
sûr en cela par les rivalités entre les grandes
puissances restantes, pour empêcher des interventions
étrangères de renverser le régime
soviétique. Mais ce mouvement fut avorté ou
écrasé avant la transition critique,
l’établissement d’un pouvoir ouvrier
dans un ou deux pays avancés.
L’incapacité de la révolution allemande
en 1918-19 à dépasser le stade de la
république démocratique semble,
rétrospectivement, décisif. La défaite
des spartakistes scella le sort du pouvoir ouvrier en Russie, car seule
une aide économique substantielle venue d’un pays
avancé, en pratique d’une Allemagne socialiste,
aurait pu empêcher la désintégration de
la classe ouvrière russe.
Le dénouement final, la transition de ce que
Lénine qualifia, en 1921 d’État
« ouvrier et paysan, bureaucratiquement
déformé » en un capitalisme
d’État totalitaire, fut lui-même long et
complexe. Ce qui est utile pour cette discussion c’est
qu’un des aspects essentiels de ce processus fut la
destruction de toutes les tendances et factions du Parti Bolchevik. Il
ne suffisait pas à la contre-révolution de
liquider les différentes oppositions de gauche et de droite.
Le parti était si mal adapté à devenir
l’instrument de « la transformation de la
révolution en contre-révolution bureaucratique
» que l’essentiel des premiers cadres staliniens
durent eux aussi être éliminés avant
que la nouvelle classe dirigeante ne puisse établir son
pouvoir.
En 1934, année du 17ème congrès, toute
opposition au sein du parti avait été
supprimée depuis longtemps. Mais le sort des
délégués à ce
congrès, staliniens jusqu’au dernier, fut
révélé par Kroutchev en 1956.
« Sur 1966 délégués, 1108
furent arrêtés… sur les 139 membres et
candidats du comité central du parti élus au
congrès, 98 – c’est à dire 70
% - furent arrêtés et fusillés
». Bref, la vaste majorité de ceux qui, de
près ou de loin, avaient un enracinement quelconque dans le
passé bolchevique – 80 % des
délégués du 17ème
congrès avaient rejoint le parti avant 1921 –
furent éliminés et remplacés par un
personnel nouveau, non « contaminé » par
quelque lien que ce soit avec le mouvement ouvrier.
Ces événements, qui ont eu une importance si
profonde et durable, sont des faits d’un tout ordre de
grandeur en importance que les déficiences,
réelles ou supposées, de la pratique
organisationnelle des bolcheviks. Ne pas l’admettre signifie
tomber dans cet extrême volontarisme que les libertaires
partagent avec les maoïstes.
Cela ne veut pas dire que la vérité
suprême en matière d’organisation doive
être trouvée dans le modèle
bolchevique. Dans les conditions du vieux capitalisme de la fin du
20ème siècle, les discussions pour ou contre les
positions de Lénine en 1903 ne sont pas tant fausses ou
justes qu’inutiles. La religion du « parti
d’avant-garde », que l’on trouve chez
certains maoïstes et sectes trotskistes, n’est que
le revers de la médaille libertaire. Toutes ces pratiques
sont basées sur une vision hautement abstraite et trompeuse
de la réalité.
Ce qui est véritablement en question ici, c’est la
validité de l’analogie. Il est clair que
n’importe quel parti socialiste substantiellement
révolutionnaire constitue, d’une façon
ou d’une autre, une « avant-garde ». Mais
l’idée que le concept est élitiste
n’a pas de sens. L’essence de
l’élitisme, c’est
l’affirmation que les différences que
l’on constate dans les capacités, la conscience et
l’expérience, trouvent leur source dans des
conditions génétiques ou sociales
inaltérables et que la grande masse des gens est incapable,
aujourd’hui ou dans le futur de s’autogouverner.
Refuser l’élitisme implique de
considérer que les différences que l’on
constate sont entièrement ou partiellement attribuables
à des causes que l’on peut changer. Cela ne
signifie pas nier ces différences.
La véritable objection que l’on peut opposer
à ceux qui exagèrent la notion de «
parti d’avant-garde », c’est
qu’elle fait souvent partie d’une vision du monde
obsolète qui détourne l’attention des
problèmes contemporains et conduit, dans certains cas
extrêmes, à une fausse conscience
systématique, une idéologie dans le plus strict
sens marxien du terme.
Une avant-garde signifie un groupe principal de gens,
avançant tous grosso modo dans la même direction
et partageant une vision du monde et des aspirations communes.
Par exemple, quand Trotsky décrivait le Parti communiste
allemand des années 1920 et du début des
années 1930 comme l’avant-garde de la classe
ouvrière allemande, c’était
certainement là une caractérisation exacte. Non
seulement ce parti comptait dans son quart de million de membres les
éléments les plus éclairés,
les plus énergiques et confiants de la classe
ouvrière allemande, mais il opérait au sein
d’une classe ouvrière qui avait
absorbé, dans sa vaste majorité, les
idées marxistes de base et qui affrontait, surtout
après 1929, une crise sociale en train de
s’aggraver et qui ne pouvait être
résolue dans le cadre de la République de Weimar.
Dans cette situation, les actions du parti était
d’une importance décisive. Ce qu’il fit
ou échoua à faire devait influencer tout le cours
ultérieur de l’histoire de l’Europe et
du monde. Les dures polémiques des groupes oppositionnels de
communistes à l’époque
étaient entièrement justifiées et
nécessaires. Dans ces circonstances, l’avant-garde
était effectivement décisive. Pour reprendre la
métaphore spectaculaire de Trotsky, tirer la manette de
l’aiguillage pouvait changer la route de l’entier
et énorme train du mouvement ouvrier allemand.
Aujourd’hui, les circonstances sont différentes.
Il n’y a pas de train. Il existe une nouvelle
génération de travailleurs capables et
énergiques mais ils ne font plus partie d’un
mouvement cohérent et ils ne travaillent plus dans un milieu
où les idées marxistes sont répandues.
Nous nous retrouvons à notre point de départ. Non
seulement l’avant-garde, dans le sens réel
d’une couche conséquente de travailleurs et
d’intellectuels révolutionnaires
organisés, a été détruite,
mais l’environnement, la tradition qui lui donnait son
influence, l’a été aussi. En
Grande-Bretagne, cette tradition ne fut jamais aussi
répandue qu’en France et en Allemagne, mais elle
était réelle aux premiers temps du Parti
communiste.
Le problème crucial est comment développer le
processus déjà commencé qui
mènera à sa reconstruction. Il est
peut-être vrai, comme l’écrivait
Gramsci, qu’il est plus difficile de créer des
généraux qu’une armée. Il
est certainement vrai que des généraux sans
armée sont parfaitement inutiles, en supposant
même que l’on puisse les former dans le vide. En
fait, l’avant-gardisme, dans sa forme extrême,
n’est qu’une perversion idéaliste du
marxisme qui conduit à une vision moraliste de la lutte des
classes. Les travailleurs sont considérés comme
une masse de chiens tirant sur leur laisse, toujours prêts
à se battre, mais toujours trahis par des dirigeants
corrompus et réactionnaires. Les dirigeants « de
gauche » dont la phraséologie cache la
détermination à renier le passé
à la première occasion sont alors les plus
pernicieux.
De telles choses arrivent, bien sûr. La corruption, au sens
littéral du terme, n’est pas inconnue dans le
mouvement ouvrier britannique et, dans ses formes plus subtiles, elle
est très répandue. Mais il est caricatural de
penser, par exemple, que l’histoire de la Grande-Bretagne
depuis la guerre peut être interprétée
en termes de « trahisons » et il est idiot
d’imaginer que la seule chose à faire soit de
« construire une nouvelle direction » autour
d’une quelconque secte pour ensuite l’offrir
à l’attente des ouvriers.
La réalité est bien plus complexe. Les
éléments d’une direction
ouvrière existent déjà. Les activistes
et militants qui maintiennent quotidiennement la vie syndicale et les
organisations ouvrières constituent la direction en termes
pratiques. Mais le fait que, typiquement, ils soient sous
l’influence des idées réformistes ou
staliniennes – ou d’idées plus
réactionnaires encore – ne peut être
expliqué en termes de « trahison ». Il
faut l’expliquer à la fois à partir de
leur propre expérience et par le manque d’une
tendance socialiste révolutionnaire crédible et
réaliste.
Le premier point a été essentiel pendant
longtemps. Les politiques réformistes ont
été couronnées de succès
dans les économies développées tout au
long des 20 dernières années. Pas toujours, et
certainement pas pour tout le monde, mais pour suffisamment de monde et
assez longtemps pour engendrer la croyance répandue que le
réformisme est une solution viable.
Tandis que les conditions sont en train de changer, le second aspect
acquiert une importance de plus en plus grande et une insistance trop
grande sur le concept d’avant-garde peut devenir un
véritable obstacle au processus de mise en relation des
activistes et de la tradition.
Une des caractéristiques négatives du syndrome
« direction/trahison » est la supposition que
toutes les réponses sont connues à
l’avance. Elles sont contenues dans un programme qui est
définitif. Sauvegarder la pureté de ce programme
est alors considéré comme la principale
tâche des « happy few ».
L’idée qu’il puisse y avoir de nouveaux
problèmes nécessitant de nouvelles
réponses, qu’il soit nécessaire
d’apprendre de ses collègues de travail tout
autant que d’enseigner, est malvenue. Et pourtant,
c’est une idée fondamentale.
L’omniscience n’est pas plus accordée
aux organisations qu’aux individus. Une certaine dose de
modestie, de souplesse, de conscience de ses propres limites est
nécessaire.
Tout bien considéré, il est assez invraisemblable
qu’un programme écrit, mettons, en 1938, contienne
les solutions complètes à des
problèmes surgis au cours des années 1970. Il est
évident qu’au cours du processus de reconstruction
d’un mouvement socialiste conséquent, de nombreux
vieux concepts devront être modifiés. Les
idées, au moins les idées utiles,
opérationnelles, ont d’une façon ou
d’une autre un lien avec les faits et c’est une
platitude que de dire que le monde au sein duquel nous travaillons
subit des changements rapides.
En fait, le développement d’un programme, dans le
sens d’une liste détaillée
d’objectifs de transition, partiels, et de tactiques dans
tous les domaines importants (un « plan d’action
») est inséparable du développement du
mouvement lui-même. Il présuppose la participation
d’un grand nombre de personnes qui sont elles-mêmes
activement engagées dans ces domaines de la lutte. Le
travail des révolutionnaires est de relier leur
théorie et leurs objectifs aux problèmes et
à l’expérience des militants de
façon à réaliser une
synthèse qui constitue à la fois un guide
pratique pour l’action et un tremplin pour avancer plus loin.
Une telle synthèse n’a de sens que si elle guide
effectivement les activités des participants et est
modifiée à la lumière de la pratique
ou des changements dans les circonstances que cette pratique aura
elle-même produit. Tel est le vrai sens de la «
lutte pour un programme » qui est si souvent
présentée comme un fétiche.
Le même genre de considérations
s’appliquent lorsque l’on parle de «
l’internationalisme ».
L’internationalisme, c’est à dire la
reconnaissance des intérêts communs à
long terme des travailleurs partout dans le monde et la
priorité donnée à ces
intérêts par dessus toute considération
catégorielle ou nationale, fait partie des bases du
socialisme. Aujourd’hui, avec le poids grandissant et
l’influence des grandes entreprises multinationales,
c’est plus évident que jamais. Il ne peut y avoir
d’organisation socialiste purement nationale. C’est
un des mérites des différents groupes trotskistes
d’avoir constamment insisté sur cette
vérité fondamentale.
Pourtant la conclusion qu’ils en tirent souvent «
on doit commencer par l’Internationale » est un
autre exemple de l’influence déformante
infligée par une sur-insistance sur la « direction
». Une « Internationale » qui
n’est rien d’autre qu’un regroupement de
sectes dans différents pays est une fiction. C’est
une fiction néfaste parce que, comme
l’expérience l’a montré, elle
conduit à la folie des grandeurs et donc à
s’évader des problèmes
réels. La ridicule situation dans laquelle pas moins de 3
regroupements existent, chacun prétendant être la
vraie Quatrième Internationale et échangeant des
anathèmes tels les papes rivaux du moyen âge,
indique suffisamment la banqueroute de l’ultra-avant-gardisme
dans le domaine international.
Pour développer un véritable courant
d’internationalisme – et sans un tel courrant,
parler d’une internationale n’est qu’un
mensonge que l’on se fait à soi-même
– il est nécessaire de commencer par relier les
luttes concrètes des travailleurs dans un pays avec celles
dans d’autres pays ; celles des travailleurs de Ford en
Angleterre et en Allemagne, par exemple, des dockers à
Londres et Rotterdam, etc. Ceci signifie qu’il faut partir de
là où se trouvent effectivement les travailleurs,
c’est-à-dire dans les différents pays.
Cela signifie mettre de côté les idées
grandioses de « direction internationale »,
« congrès mondiaux » et autres du
même genre, au bénéfice de la
tâche difficile de propagande et d’agitation dans
son propre pays, tout en maintenant et en développant des
liens internationaux qui, aussi limités soient-ils au
début, auront un sens pour les travailleurs
avancés en dehors du milieu sectaire.
Les rencontres et discussions entre groupes socialistes dans
différents pays sont essentielles, les discussions
théoriques sont essentielles, mais par dessus tout,
c’est la création de liens entre les
différents types de travailleurs qui est essentielle. Ce
n’est que lorsque ceci aura été fait
à une échelle considérable que les
conditions préalables à la création
d’une nouvelle Internationale seront
réalisées. Dans la situation actuelle,
l’analogie avec Marx et la Première Internationale
est plus utile que celle avec Lénine et la
Troisième. Mais aucune des deux ne nous donne un plan
détaillé qui puisse être suivi
mécaniquement.
Bien sûr, une fois que l’on a trié le
bon grain de l’ivraie, il existe une importante part de
vérité dans la notion d’avant-garde.
Elle repose dans la reconnaissance du fait qu’il existe une
immense
hétérogénéité
parmi les travailleurs au niveau de leur conscience, de leur confiance
et de leur activité. Une proportion plutôt faible
et toujours changeante est effectivement impliquée,
d’une façon ou d’une autre, dans les
activités des organisations de masse actuelles. Une fraction
plus grande y est impliquée épisodiquement et la
vaste majorité ne s’implique qu’au cours
d’événements exceptionnels. De plus,
même lorsqu’un grand nombre de travailleurs est
engagé dans l’action, dans des grèves
ou des luttes contre la hausse des loyers, etc., ces actions sont
typiquement catégorielles et limitées dans leurs
objectifs. La seule exception majeure, qui se produit plus ou moins
régulièrement, c’est l’acte
d’aller voter pour un parti qui est ressenti, d’une
façon ou d’une autre, comme le parti du
travailleur ; et c’est un acte dont le caractère
est de plus en plus rituel. Et même à ce niveau,
il faut se souvenir qu’à toutes les
élections depuis la Seconde Guerre mondiale, environ un
tiers de la classe ouvrière a voté à
droite.
Poser ces faits bien connus est parfois considéré
comme une sorte de trahison, une insulte à la classe
ouvrière. Et pourtant ce n’est qu’une
constatation, non seulement de ce qui existe réellement,
mais de ce qui doit exister pour que le capitalisme sous sa forme
« démocratique » puisse tout simplement
se perpétuer. Une fois que de grands nombres de travailleurs
agissent directement, collectivement et consciemment pour changer leurs
conditions de vie, ils ne font pas que se changer eux-mêmes,
ils sapent les bases mêmes sur lesquelles repose le
système capitaliste. L’utilité
d’un parti, c’est d’abord qu’il
donne à la véritable avant-garde – la
section la plus avancée et consciente des travailleurs et
pas une secte de leaders autoproclamés – la
confiance et la cohésion nécessaire pour
entraîner les masses avec eux. Il s’ensuit
qu’on ne peut parler d’un parti quand
l’organisation ne contient pas cette minorité
comme l’une de ses composantes principales.
Le problème de la passivité doit être
considéré dans ce contexte. Comme il a souvent
été dit, l’essence de la
passivité c’est le sentiment
d’impuissance, d’incapacité à
changer le cours des événements autrement que de
façon marginale (et encore). L’extension de la
passivité, l’augmentation de la «
privatisation » [le fait de déconnecter ses
problèmes privés du contexte social
général et de ne
s’intéresser qu’aux premiers NDT], le
fait de tourner le dos au monde, est naturellement intimement
lié au déclin de la capacité des
politiques réformistes à fournir de
véritables réformes tandis que la
capacité du capitalisme international à
éviter les restrictions nationales croît
régulièrement. C’est pourquoi la
passivité peut rapidement être
transformée en son contraire si une alternative
crédible se présente.
Cette alternative doit être plus qu’une simple
collection d’individus liés par
l’adhésion générale
à une plate-forme. Elle doit aussi constituer un centre de
formation mutuelle et de débats, afin
d’élever le niveau du militant de base
à celui du militant plus expérimenté,
afin de fusionner les expériences et la vision des choses
des travailleurs et intellectuels en col bleu ou en col blanc avec les
idées du socialisme scientifique. Elle doit être
un substitut aux institutions – écoles
spéciales, universités, clubs, corpos, etc.
– à travers lesquelles la classe dirigeante donne
à ses cadres une vision, une tradition et une
loyauté communes. Et elle doit le faire sans couper ses
membres des collègues travailleurs parmi lesquels ils se
trouvent.
Ce vieux serpent de mer, la question de savoir si la conscience
socialiste émerge « spontanément
» parmi les travailleurs où si elle est
imposée « de l’extérieur
» par des intellectuels n’a absolument aucun sens
dans les conditions modernes. C’est strictement une
non-question puisqu’elle suppose l’idée
qu’il existe une vision du monde propre à la
classe ouvrière, plus ou moins autonome, dans laquelle
quelque chose est injecté. Que la vision
ouvrière, plus ou moins homogène, du monde
– si joliment dépeinte par des auteurs comme
Hoggart – ait jamais été aussi autonome
qu’on l’a souvent dit peut être
discuté. De toutes les façons, elle est morte,
tuée par le changement des conditions sociales et par dessus
tout par les mass média. Il est plutôt ridicule de
discuter pour savoir si l’on doit apporter des
idées de « l’extérieur
» à des travailleurs qui possèdent tous
des postes de télé. Il est certain que la plupart
des travailleurs et en particulier les plus militants voient les choses
différemment des éditorialistes bon teint. Cela
repose sur leur entière expérience de la vie.
Mais les travailleurs ne sont pas des automates réagissant
passivement à leur environnement. Tout le monde doit avoir
une certaine image du monde, un cadre de
référence dans lequel les informations viennent
s’ajuster, un certain nombre de suppositions sur la
façon dont marche la société.
L’ensemble du vaste appareil de la communication de masse,
des institutions éducatives etc., a pour fonction, entre
autres, d’assurer ce que les sociologues appellent la
« socialisation » et que les vieux wobblies
appelaient « head-fixing » [bourrage de
crâne. Wobblies : militants de l’International
Workers of the World, syndicat révolutionnaire
fondé aux USA au début du 20ème
siècle]. Les suppositions qui arrangent la classe dirigeante
sont notre pain quotidien à tous. Les individus,
qu’ils soient chauffeurs de bus ou professeurs
d’esthétique, peuvent résister au
processus de conditionnement jusqu’à un certain
point. Seule une collectivité peut développer
systématiquement une vision du monde alternative, peut
dépasser jusqu’à un certain
degré la division entre travail manuel et travail
intellectuel qui impose à tout le monde, aux travailleurs
comme aux intellectuels, une vision partielle et fragmentée
de la réalité. Ce que Rosa Luxemburg appelait
« la fusion de la science et des travailleurs » est
impensable en dehors d’un parti révolutionnaire.
Un tel parti ne peut pas être créé
autrement que sur une base radicalement démocratique ; si,
dans sa vie interne, les controverses vigoureuses ne sont pas la
règle et si différentes tendances et nuances
d’opinion n’y sont pas
représentées, un parti socialiste
révolutionnaire ne peut pas s’élever au
dessus du niveau de la secte. La démocratie interne
n’est pas un luxe facultatif. Elle est vitale à la
relation entre les membres du parti et ceux parmi lesquels ils
travaillent.
Ce point a été bien illustré par Isaac
Deutscher lorsqu’il décrivait les partis
communistes à la fin des années 1920 et au
début des années 1930 :
En Europe, lorsque le militant communiste avait à
défendre ses idées devant un auditoire de
travailleurs, il y rencontrait généralement un
opposant social-démocrate dont il devait réfuter
les arguments et contrer les slogans. Le plus souvent, il en
était incapable parce qu’il n’avait pas
l’habitude du débat politique qui
n’était pas cultivé au sein du parti et
parce que sa formation le rendait incapable de prêcher
à d’autres qu’à des
convertis. Il ne pouvait pas s’attaquer en profondeur aux
arguments de son opposant parce qu’il devait penser sans
arrêt à sa propre orthodoxie (…) Il ne
pouvait que proposer avec un fanatisme mécanique une liste
d’arguments et de slogans qu’on lui avait prescris
; (…) Lorsqu’on le sommait, comme on le faisait
souvent, de répondre aux critiques sur l’Union
soviétique, il pouvait rarement le faire de façon
convaincante, ses prières à la patrie des
travailleurs et ses hosannas pour Staline ne faisaient que le couvrir
de ridicule devant des gens qui avaient un tant soit peu la
tête sur les épaules. Cette
inefficacité de l’agitation stalinienne fut la
raison principale pour laquelle, au bout de nombreuses
années, même dans les circonstances les plus
favorables, elle ne parvint que très peu ou pas du tout
à marquer des points contre le réformisme
social-démocrate.
Des exemples plus récents viennent facilement à
l’esprit.
L’auto-éducation des militants est impossible dans
une atmosphère stérile
d’obéissance à l’orthodoxie.
La confiance en soi et dans ses idées se
développent dans le véritable débat
qui se déroule dans une atmosphère où
les différends peuvent être librement et
ouvertement discutés. Le « parti monolithique
» est un concept stalinien. L’uniformité
et la démocratie sont mutuellement incompatibles.
Naturellement, un parti ne peut être un fourre-tout au sein
duquel absolument n’importe quelle position est
représentée. Les frontières du statut
de membre sont déterminées par
l’adhésion sérieuse à
l’objectif ultime : le contrôle
démocratique et collectif sur l’industrie et la
société par les travailleurs. A
l’intérieur de ces limites, une grande
variété de vues sur tel ou tel aspect de la
stratégie et de la tactique est nécessaire et
inévitable dans une organisation démocratique. La
chasse à l’hérésie
caractéristique de certaines sectes est un but
marqué contre son camp ; une atmosphère de
fanatisme quasi religieux est incompatible avec la
réintégration de la tradition socialiste au sein
de couches plus larges de la classe ouvrière.
La discipline qui est certainement nécessaire dans toute
organisation sérieuse peut émerger de deux
façons différentes. Elle peut venir
d’un système d’unanimité
artificielle imposée par une série
d’édits et de prescriptions, un système
qui est contre-productif dans tout groupe social ; elle peut
émerger d’une tradition commune de
loyauté construite sur la base du travail commun, de
l’éducation mutuelle et d’une relation
attentive à l’activité
spontanée des travailleurs.
La spontanéité est un fait. Mais
qu’est-ce que ça veut dire ? Simplement que des
groupes de travailleurs qui ne sont actifs dans aucune organisation
politique, ni même dans un syndicat, entrent en action pour
défendre leurs intérêts ou en
solidarité avec d’autres travailleurs. Du point de
vue des organisations, l’action est «
spontanée » ; mais du point de vue des
travailleurs concernés, elle est consciente et
délibérée. Cette activité a
lieu à tout moment et reflète
l’aspiration à l’auto-gouvernance qui
est diffuse chez les travailleurs, même parmi ceux qui sont
souvent considérés comme «
arriérés ». C’est une
expression essentielle de la lutte des classes. Sans elle, les
militants conscients seraient suspendus dans le vide. Pour utiliser une
analogie ressassée mais utile, c’est la vapeur qui
actionne les pistons des organisations de la classe ouvrière.
Les pistons sans vapeur sont inutiles. La vapeur
non-canalisée n’a que des effets
limités. On n’a pas à choisir entre la
spontanéité et l’organisation,
l’une et l’autre sont deux aspects du processus au
travers duquel des couches de plus en plus larges de travailleurs
peuvent prendre conscience de leur situation et de leur
capacité à la changer. Le
développement de ce processus dépend du dialogue,
de militants conscients capables aussi bien d’argumenter que
d’écouter, qui comprennent les limites
d’un parti aussi bien que ses forces et qui sont capables de
trouver des ponts entre la conscience actuelle de leurs
collègues travailleurs et les idées politiques
nécessaires pour réaliser les aspirations
enterrées dans cette conscience.
Il arrive parfois que même les meilleurs militants se
trouvent dépassés par les
événements et adoptent, plus ou moins longtemps,
une position plus à droite que des travailleurs jusque
là passifs. C’est une expérience
familière des militants syndicaux de base. Des slogans et
des revendications qui n’étaient autrefois
acceptables que par les gens les plus conscients peuvent
très soudainement apparaître trop
limités à la majorité
lorsqu’une lutte se développe au delà
de ce que l’on attendait. Inévitablement,
l’expérience et les connaissances plus grandes des
militants induisent une certaine prudence qui est normalement
appropriée mais qui, dans une situation qui change
rapidement, peut parfois devenir une véritable
barrière au progrès de la lutte. La
même tendance est vouée à se reproduire
au sein d’une organisation. C’est là le
point valide dans la critique faite par Cohn-Bendit aux partis
socialistes révolutionnaires.
Ce danger est inhérent à la nature de notre
environnement. Un changement soudain dans le niveau de conscience de
tel ou tel groupe ne peut pas toujours et même
généralement être prédit. Ce
qui peut être prédit c’est
qu’une attention suffisante pour les détecter
rapidement et la souplesse pour réagir correctement seront
nécessaires.
Ni l’existence de tels changement de climat
spontanés, de soulèvements inattendus, ni la
fréquente tendance à la « prudence
» parmi les couches de militants
expérimentés et engagés ne constituent
des arguments valables contre un parti. Au contraire, étant
donnée
l’hétérogénéité
de conscience, la division industrielle et géographique de
la classe ouvrière, un parti, un parti centralisé
de fait, est essentiel pour donner à des actions diverses
lancées par des groupes différents de
travailleurs la cohésion et la coordination sans laquelle
leur effet sera limité à des gains locaux et
catégoriels.
C’est un argument contre cette caricature bureaucratique du
parti, le stalinisme, que la gauche confond avec l’original.
Un des exemples choisis par Cohn-Bendit pour illustrer le conservatisme
des partis, le fait qu’en juillet 1917, le Parti bolchevik
traînait derrière les travailleurs de Petrograd et
essayaient de restreindre et de limiter leurs manifestations
éclaire très bien ce point. Le parti
était pris dans un dilemme inhérent aux
conditions inégales du mouvement à travers la
Russie. Comme l’écrivit Trotsky : « on
craignait [qu’en cas d’insurrection
prématurée à Petrograd] Petrograd
s’isole des provinces plus arriérées.
D’un autre côté, on pouvait
peut-être espérer qu’une action
décisive et énergique de Petrograd puisse sauver
la situation ». Ce « conservatisme »
reflétait la pression exercée par les membres du
parti dans d’autres centres qui, eux-mêmes,
transmettaient en retour le climat dans les milieux ouvriers de ces
centres. Le fait qu’il existait un parti assez souple pour
réagir à ces pressions a probablement permis
d’éviter en 1917 une
répétition de la tragédie de la
Commune de Paris. Ceci bien sûr constitue la plus
extrême des situations possibles mais des
problèmes similaires apparaissent dans toutes les phases du
développement.
Un parti révolutionnaire est donc nécessaire.
Mais un tel parti a été nécessaire
pendant longtemps. Pourquoi devrait-on penser qu’il est
possible de le créer dans les années 1970 ?
Pour l’essentiel les arguments reposent sur
l’analyse de la crise mondiale
développée dans International Socialism, et plus
particulièrement sur la thèse voulant
qu’au cours du changement actuel des conditions du
capitalisme, les politiques réformistes vont être
de plus en plus incapables d’apporter les solutions
partielles aux problèmes des travailleurs qu’elles
ont pu apporter au cours des décennies
écoulées depuis la guerre. Voilà pour
le facteur objectif.
Le facteur idéologique le plus important est le
déclin du pouvoir idéologique du stalinisme. Il
est difficile de surestimer l’influence passée
qu’a eu le stalinisme sur la gauche et ses effets,
directement ou par ricochet, sur la possibilité de
construire une alternative. Pendant maintenant 15 ans, cette influence
s’est érodée, lentement au
début et maintenant de plus en plus vite.
Aujourd’hui elle est en train de se
désintégrer complètement. Cette
décomposition idéologique ne doit pas
être confondue avec la disparition organisationnelle des
partis communistes.
Même si le Parti communiste anglais a effectivement
décliné, ce n’est pas là
l’important. Il a encore la confiance d’une bonne
partie des militants ouvriers. Mais il ne l’a plus sur la
même base qu’avant. Ce n’est plus un
parti stalinien. Toute une série de tendances existent
à l’intérieur du parti et maintenant
que l’infaillibilité papale de Moscou est
discréditée pour toujours, le parti monolithique
ne peut plus être restauré.
Le groupe dominant dans le Parti, la direction de Gollan, est, dans les
faits, réformiste. Qu’il veuille, comme le
soupçonnent certains critiques, dissoudre le Parti dans le
Parti travailliste, où qu’il s’accroche,
comme c’est plus probable, à l’illusion
qu’il y a la place dans la politique britannique pour un
deuxième parti réformiste, fait peu de
différence. Comme obstacle au regroupement à
gauche, le Parti perd rapidement de sa force.
La gauche du Parti travailliste n’est plus, non plus, la
force qu’elle était. C’est en partie le
reflet du déclin du Parti communiste, car toute aile gauche
travailliste s’est toujours fortement appuyée sur
la base communiste dans les syndicats. C’est aussi, en
partie, un effet du déclin des organisations de base du
Parti travailliste – organisations de jeunesse et groupes
locaux – qui est devenu si marqué au cours des
dernières années. Il y a toujours de
véritables socialistes parmi les militants ou même
les membres passifs du Parti travailliste. Mais il semble improbable,
quoi que pas impensable, qu’un quelconque courant massif
à gauche se développe dans le parti.
Les bases pour commencer à construire un parti socialiste
révolutionnaire existent parmi ces militants ouvriers qui
autrefois regardaient vers le PC, parmi des couches de plus en plus
nombreuses de jeunes travailleurs radicalisés et
d’étudiants et parmi les groupes
révolutionnaires.
Le dernier point est un problème important et difficile. Les
causes profondes de toutes sortes de sectarismes, un fléau
qui a touché la gauche britannique (et française
– NDT), sont dans l’isolement des socialistes
révolutionnaires d’une participation effective et
influente dans les luttes de masse. L’isolement diminue
rapidement mais ses effets négatifs –
l’exacerbation de divergences secondaires, la transformation
de divergences tactiques en questions de principes, le fanatisme
semi-religieux qui peut donner à un groupe une
capacité de survie considérable dans des
conditions défavorables mais qui retarde son potentiel
à un développement réel, le
conservatisme théorique et un aveuglement à
percevoir les aspects nouveaux de la réalité
– tout ceci persiste. Ces difficultés seront
dépassées quand, et uniquement quand, une
pénétration sérieuse aura
été effectuée parmi des couches
d’étudiants et de travailleurs en dehors des
cercles sectaires. Le groupe International Socialism [ancêtre
du SWP] veut faire une contribution significative dans ce sens. Sans
entretenir aucune illusion sur le fait qu’il est «
la direction », le groupe existe pour réaliser une
contribution théorique et pratique pour la
régénération du Socialisme en Grande
Bretagne et internationalement.