Quand
la France prit feu : Mai 68
Chris Harman
Paris 1998
Introduction
Pour la majorité des gens mai 1968
représente la révolte
d’étudiants en mal d’utopie. Pour
d’autres ce fut tout simplement un échec. Le
mouvement de masse de mai 68 a surtout marqué la fin des
certitudes générées pendant la
période de boom des trente glorieuses, le boom le plus long
de l’histoire du capitalisme. Et mai 68 a signalé
le début d’une nouvelle période
d’instabilité.
En
1973 l’économie mondiale
rentre en récession pour la première fois depuis
la fin de la Seconde Guerre mondiale, une récession
approfondie par le krach pétrolier. Dans les vingt
années qui ont suivi, le capitalisme a connu deux nouvelles
récessions. A chaque fois la reprise est plus lente et,
surtout, les travailleurs, sur le dos desquels les classes dirigeantes
essaient de résoudre les problèmes
économiques, n’en voient pas les
bénéfices. L’abîme entre une
société qui n’a jamais
créé autant de richesses et le
bien-être de tous ceux qui y habitent n’a jamais
été aussi important.
Depuis que le texte de Chris Harman est paru pour la
première fois, la fin de la guerre froide n’a pas
rendu le monde plus sûr mais au contraire plus dangereux. Les
interventions militaires, comme en Somalie en 1993, au Rwanda en 1994,
ou au Koweït en 1991 se multiplient. La concurrence
internationale est toujours plus importante, poussant à la
confrontation entre les principales puissances du monde, souvent par
l’intermédiaire de puissances locales. Tel est le
cas en Algérie où la rivalité
économique entre le France et les Etats-Unis exacerbe la
guerre civile.
La chute du mur de Berlin devait signer la fin des
idéologies, de l’histoire, et bien sûr,
le triomphe du capitalisme libéral. En l’espace
d’une décennie ces affirmations se sont
révélées fausses. Le marché
ne régule pas la société, au contraire
il l’étrangle. Le krach boursier
d’octobre 1987, la crise mexicaine en 1994 ont
nécessité l’intervention massive des
Etats dominants de la planète pour sauver la Bourse et, en
passant, l’économie mondiale. Le modèle
sud-est asiatique, acclamé par tous les
économistes bourgeois et par la gauche, s’est
effondré comme un château de cartes à
partir de l’été 1997.
Les ravages du système ont aussi remis à
l’ordre du jour la résistance des travailleurs.
Pendant le mois de décembre 1995 les dirigeants
européens observaient anxieusement le gouvernement
Juppé qui tentait de résister aux
grèves du secteur public. Depuis, les luttes se sont
étendues en Europe de l’Allemagne à la
Grèce. Les travailleurs du service de livraison express UPS
aux Etats-Unis ont remporté une victoire au bout de quinze
jours de grève en août 1997, la
première grève nationale aux Etats-Unis depuis 14
ans. Et en Corée du Sud des grèves de masse
secouent le pays et ont contribué à faire tomber
le président.
En février 1998 l’opposition internationale
à l’intervention militaire américaine
et britannique a évité une nouvelle guerre du
Golfe. Le niveau d’opposition était tel que le
gouvernement américain n’était
même pas capable d’organiser un débat
télévisé sans qu’il ne soit
dominé par les images d’étudiants
scandant des slogans contre la guerre.
Dans une telle situation les nouvelles
générations se tournent vers la lutte et
cherchent des idées politiques dans un monde où
les divisions entre classes sociales sont plus profondes
qu’elles n’ont jamais été.
Pendant longtemps le marxisme a été
étouffé sous la chape de plomb du stalinisme sous
toutes ses variantes. La fin du stalinisme a créé
un nouvel espace pour une authentique tradition
révolutionnaire. La crise du système et le
développement des luttes dans les année 90
signifient que l’audience potentielle pour les
idées marxistes peut être aussi importante
qu’en 1968.
Mais ce n’est qu’un aspect d’un processus
plus global car la crise a aussi créé le terreau
pour le développement du fascisme. Faute du
développement d’une alternative socialiste
crédible, des couches de plus en plus larges de la
société peuvent se tourner en
désespoir vers lui. Nous sommes engagés dans une
course contre la montre.
Le révolutionnaire russe Trotsky, écrivant sur la
situation en France dans les années trente, expliquait que
dans une telle situation les illusions dans un possible compromis entre
les intérêts capitalistes et ceux des travailleurs
tombent les unes après les autres. Un des signes de ce
processus est la perte de confiance en une solution politique de
compromis dans le cadre de la démocratie parlementaire. A ce
sujet il disait :
«
Le capitalisme a porté les
moyens de production à un niveau tel qu’ils se
sont trouvés paralysés par la misère
des masses populaires qu’il avait ruinées. De ce
fait, tout le système est entré dans une
période de décadence, de
décomposition, de pourriture. Non seulement le capitalisme
ne peut pas donner aux travailleurs de nouvelles réformes
sociales, ni même de simples petites aumônes, mais
encore il est contraint de reprendre même les anciennes.
Toute l’Europe est entrée aujourd’hui
dans l’ère des «
contre-réformes » économiques et
politiques. La politique de spoliation et
d’étouffement des masses n’est pas le
fruit des caprices de la réaction, mais résulte
de la décomposition du système capitaliste.
C’est là le fait fondamental et tout ouvrier doit
le comprendre s’il ne veut pas être dupé
par des phrases creuses. C’est
précisément pourquoi les partis
démocratiques se décomposent et perdent
l’un après l’autre leurs forces, dans
l’Europe entière...Les grands
phénomènes politiques ont toujours des profondes
racines sociales. La décadence des partis
démocratiques est un phénomène
universel dont les causes sont dans la décadence du
capitalisme lui-même...
Toute la question est de savoir en faveur de qui, de la
révolution prolétarienne ou du fascisme, se fera
cet effondrement inévitable. »
La
crise aujourd’hui se
développe moins brutalement que dans les années
trente. Mais elle se développe. La crise
s’étire beaucoup plus que dans les
années trente. Vingt-cinq ans après la
première récession de 1973-74 il n’y a
aucun signe que le capitalisme soit en train de sortir de son marasme
économique. Au contraire, il s’enfonce toujours
plus, et pousse à des confrontations de classe plus
importantes.
Il devient crucial pour les socialistes d’apprendre
à nouveau comment se connecter au mouvement de masse,
comment construire à nouveau un réseau de
militants capables de proposer une alternative. Les leçons
de mai 68 ont alors une double importance.
D’une part elles sont riches d’enseignement sur la
dynamique de la grève de masse. Elles nous montrent
l’importance des facteurs politiques tels que la
révolte étudiante et les mouvements contre
l’impérialisme à l’Est comme
à l’Ouest dans la politisation des jeunes, et
l’étincelle qu’ils peuvent
être pour les luttes des travailleurs. Mais elles montrent
également l’importance de développer
les idées révolutionnaires au sein de la classe
ouvrière.
L’histoire ne se répète jamais
exactement de la même façon. Les erreurs commises
en mai 68 coûteront plus cher aujourd’hui.
Reconstruire la tradition révolutionnaire devient non
seulement une possibilité mais une
nécessité.
Le texte de Chris Harman fut publié pour la
première fois en anglais en 1988. Il fait partie
d’un ouvrage qui analyse les principales luttes de la
période 1968-74 dont le titre original est « The
fire the last time : 1968 and after », dont nous
présentons également le prologue qui situe le
contexte international du capitalisme à la fin des
années soixante..
Nicholas Barrett
mars 1998
Prologue
De temps à autre vient une année
qui marque toute une génération.
Par la suite le fait même de la mentionner fait survenir un
nombre incalculable d’images dans la tête de ceux
qui en firent l’expérience.
1968 fut ce type d’année.
Il y a des millions de gens dans le monde qui pensent toujours que ces
douze mois ont changé leur vie de façon
décisive. Et ce ne sont pas seulement ceux qui
étaient étudiants ou hippies comme le
suggèrent les médias.
Car 1968 fut une année pendant laquelle la
révolte ébranla trois des régimes les
plus importants de la planète et déclencha une
vague d’espoir dans la jeunesse de nombreux autres pays. Ce
fut l’année où les guérillas
paysannes d’une des plus petites nations du monde
résistèrent au pouvoir le plus puissant de
l’histoire humaine. Ce fut l’année
où les ghettos noirs se révoltèrent
pour protester contre le meurtre de Martin Lutter King, leader du
mouvement de la non-violence. Ce fut l’année
où Berlin devint le point international de focalisation
d’un mouvement étudiant qui remettait en cause les
blocs de pouvoirs qui divisaient la ville. Ce fut
l’année où des matraques et des bombes
lacrymogènes furent utilisées pour que la
convention du parti démocrate américain
mène à bien l’élection
d’un candidat à la présidence que les
électeurs avaient pourtant rejeté dans toutes les
primaires et où des chars russes entrèrent dans
Prague pour renverser un gouvernement ‘communiste’
qui avait fait des concessions à la pression populaire. Ce
fut l’année où le gouvernement mexicain
massacra plus de cent manifestants pour assurer le
déroulement des Jeux Olympiques dans des conditions
‘pacifiques’. Ce fut l’année
où les manifestations à Derry et à
Belfast contre la discrimination mirent le feu aux poudres en Irlande
du Nord. Ce fut, surtout, l’année où la
plus grande grève générale de
l’histoire paralysa la France et fit paniquer son
gouvernement.
Il est vrai que le monde ne fut pas renversé comme il le fut
en 1648, en 1789 ou 1917. Mais il fut profondément
ébranlé. Et les ondes de choc
brisèrent les vérités
établies qui enchaînaient l’esprit de
beaucoup de gens, les amenant à croire que la
société pouvait être
complètement changée, que tout était
possible.
La version médiatique de 1968 comme
‘l’année des
étudiants’ ignore tout cela et a
présenté ce qui s’est passé
comme un choc des générations basé sur
un engouement soudain pour les longs cheveux, les drogues et les
affiches de Che Guevara. L’image de la révolution
a été reléguée au grenier
des ‘has-been’ historiques tandis que des anciens
dirigeants étudiants racontent comment ils ont
abandonné leurs rêves de jeunesse pour les
bienfaits de la vie rangée des classes moyennes. Si la mode
de 1968 était de se marginaliser et de prendre des acides,
maintenant, apparemment, il s’agit de
s’intégrer au système et de
lâcher la politique socialiste.
Dans cette perspective, 1968 fut une anomalie historique, une sorte de
croisade menée par des enfants grandis trop vite,
coupée de ce qui s’était
passé avant et de ce qui se passa après.
Le propos de ce livre est très différent. 1968
fut le produit de contradictions qui s’étaient
développées pendant les années qui
l’ont précédé et qui ont
continué d’exploser durant la décennie
suivante.
Au mois de mai français succéda
l’automne chaud italien de 1969. Aux ambitions
brisées d’un gouvernement américain
succéda la chute de celui qui suivit, lorsque le
président lui-même fut ‘mis à
nu’ par le scandale du Watergate. Les émeutes
étudiantes de Varsovie de mars 1968 furent suivies par la
révolte bien plus conséquente des ouvriers de
Gdansk et de Szcecin en 1970-71 tandis que le défi
lancé au Stalinisme par le Printemps de Prague
précéda le défi encore plus grand de
Solidarnosc. Les vagues de mécontentement dans les
universités anglaises en 1968 inaugurèrent les
vagues de grèves qui finalement détruisirent le
gouvernement Heath en 1974. L’Université
d’Athènes se souleva en novembre 1973,
déclenchant le compte à rebours des jours qui
restaient à la dictature grecque. Les cloches de la
liberté sonnaient encore à Lisbonne au Portugal
en juin 1974 et à Vitoria en Espagne en mars 1976.
J’ai tenté de raconter l’histoire de
toute cette période. Malheureusement le temps et la place
m’ont empêché de le faire à
l’échelle mondiale. J’ai dû me
limiter aux principaux pays européens et aux Etats-Unis,
faisant simplement allusion aux événements
ailleurs dans le monde (au Viêt-nam, en Chine, en Pologne, en
Yougoslavie, au Mexique, en Tchécoslovaquie) dans la mesure
où ils ont eu un impact immédiat sur la
conscience de ceux qui défilèrent dans les rues
de ces pays. Mais cela ne devrait mener personne à imaginer
que 1968 ne fut qu’une année
européenne. Car, après tout, 1968 fut
l’année où le mouvement naxalite est
né en Inde lorsque des milliers
d’étudiants ont tenté de faire face
avec courage à un régime de plus en plus
corrompu, l’année des premières
manifestations, sans succès, contre la dictature militaire
au Brésil et du début d’un mouvement de
grève de masse des étudiants et des ouvriers dans
l’Argentine voisine, l’année
où le gouvernement chrétien-démocrate
d’Eduoardo Frei au Chili s’embourbait face aux
grèves et aux occupations de terres,
l’année où les fedayin
d’al-Fatah prirent la direction de l’OLP pour mener
leur première bataille majeure contre les forces
israéliennes à Karameh.
1968 fut une année importante parce qu’elle
s’inscrivit dans un processus révolutionnaire
mondial. La plupart du temps sa dynamique est lente et
connaît de nombreuses défaites. Ses
défenseurs se perdent souvent parmi les embûches
semées par l’ordre ancien. Le résultat
est qu’ils confondent amis et ennemis. Les opposants
à la tyrannie dans une partie du globe s’alignent
sur les oppresseurs ailleurs. Des activistes se fatiguent et en
viennent à mépriser ceux qui leur
succèdent. Ils se retirent pour faire du jardinage sans
s’apercevoir de la radiation du sol et de
l’état de famine de l’autre
côté de la clôture. Pourtant, en
définitive, ce processus révolutionnaire est le
seul porteur d’espoir pour l’humanité.
Le rêve de 1968 est la seule alternative aux
impérialismes rivaux, à l’Est comme
à l’Ouest, avec leurs crises
économiques internes et leurs aventures militaires
à l’étranger, leur système
d’armements et leurs accidents nucléaires, leurs
clients dictateurs et leur soutien aux guerres locales
dévastatrices, leur institutionnalisation de
l’oppression nationale et leur tolérance
à l’égard de l’horrible
carnage qui peut en résulter, l’insistance
qu’ils mettent à ce que leur soient
remboursés les intérêts croissants des
dettes tandis que des centaines de millions de gens meurent de faim et
que des pays entiers s’enfoncent dans la famine.
Pour cette raison je dédie ce livre à tous ceux
qui se sont battus en 1968 et qui continuent de se battre
aujourd’hui, dans l’espoir que la
compréhension de comment nous nous sommes battus alors nous
aidera à gagner la prochaine fois.
Chris Harman
20 décembre 1987 Le mois de mai français
L’histoire n’avance pas toujours au même
rythme. Parfois, même des changements minimes prennent des
décennies ou des siècles. Parfois il se passe
plus de choses en une nuit qu’au cours des dix
années qui ont précédé.
C’est ce qui se produisit la nuit du 10-11 mai 1968
à Paris.
Ce vendredi soir avait commencé par une grande
manifestation, la cinquième depuis le début de la
semaine, regroupant des étudiants, lycéens et
universitaires. La raison était l’utilisation de
la police pour fermer l’université et
empêcher des manifestations de protestation contre les
mesures de discipline prises envers des étudiants de
Nanterre. La police avait attaqué les manifestations
précédentes à coups de matraques et de
gaz lacrymogènes et avait arrêté
plusieurs manifestants. Des étudiants avaient
commencé à contre-attaquer en jetant des
pavés en direction de la police et en construisant des
barricades improvisées avec des panneaux de signalisation et
des grillages. Mais ce soir la manifestation était pacifique.
Puis, vers 22h, les manifestants remarquèrent que la police
leur avait barré le chemin au niveau des ponts qui
traversaient la Seine. La police avait l’intention de prendre
la manifestation en tenaille dans les rues autour du boulevard St.
Michel.
Les étudiants retournèrent la tactique de la
police contre elle, constituant une ‘ zone libre’
en édifiant des barricades dans toutes les rues adjacentes -
aux panneaux, grillages et pavés on ajouta des voitures
renversées, du matériel de construction des
chantiers alentours, des sacs de ciment, des compresseurs, des rouleaux
de fil électrique et des piliers
d’échafaudages.
Les habitants de la rue Guy-Lussac et des rues avoisinantes
témoignèrent leur sympathie aux
étudiants en leur apportant du pain, du chocolat et des
boissons chaudes. Ceux-ci furent rejoints sur les barricades,
où flottaient des drapeaux rouges et noirs, par un nombre
considérable de jeunes ouvriers.
Vers deux heures du matin le gouvernement donna l’ordre
d’intervenir à des milliers de CRS. Il
s’en suivit un violent combat de rue. Sans arrêt la
police chargeait les barricades, lançant des grenades
à percussion et des gaz lacrymogènes, frappant
quiconque tombait sous sa main - étudiant, ouvrier ou simple
passant. Les manifestants jetaient à la police tout ce qui
passait à portée de main - pavés
arrachés au trottoir, gaz lacrymogènes et
grenades qui n’avaient pas encore explosé. Ceux
qui habitaient les appartements surplombant la bataille jetaient de
l’eau pour atténuer l’effet des
fumées des gaz lacrymogène. Un bon nombre des
voitures renversées prirent feu. Sans cesse la police devait
stopper son offensive. Il lui fallut quatre heures pour reprendre
possession des lieux.
Mais les manifestants n’étaient pas vaincus pour
autant. Les dirigeants des principales
confédérations syndicales
s’étaient rencontrés toute la
soirée et avaient suivi à la radio les
comptes-rendus de la manifestation. L’ampleur de la
répression et de la lutte devint si évidente
qu’ils appelèrent à une
grève générale d’une
journée le lundi suivant, le 13 mai.
Pour tenter de contenir le mouvement, le premier ministre Pompidou
annonça que l’université serait
rouverte et que les accusations contre ceux qui étaient
arrêtés seraient «
réexaminées». Plus tard il expliquera :
« J’ai préféré
donner la Sorbonne aux étudiants plutôt
qu’ils ne la prennent de force »1.
Mais il
était déjà trop tard. Les
étudiants étaient désormais
déterminés à occuper
l’université dès qu’elle
serait rouverte. Plus important, la grève allait
être la plus massive que la France ait jamais connue, et en
l’espace de deux jours, à travers toute la France,
les ouvriers occupaient les usines.
Ce qui avait commencé comme un mouvement étudiant
s’était transformé, pendant «
la nuit des barricades », en une gigantesque confrontation
sociale, avec le gouvernement pratiquement paralysé pendant
trois semaines tandis que les gens se demandaient s’il devait
être renversé par une révolution.
Le
mouvement étudiant en France
En soi, le mouvement des étudiants parisiens
n’était pas bien différent de ceux de
Berkeley, Colombia, de Berlin, des villes italiennes ou de la London
School of Economics. Jusqu’au début du mois de mai
le mouvement français était même plus
faible que la plupart d’entre eux.
A la fin des années 50 et au début des
années 60, il y avait eu un mouvement étudiant de
ce type en France pour s’opposer à la guerre
d’Algérie. La perspective de la conscription
d’une part, et l’horreur qu’inspirait
l’ampleur de la répression par
l’armée française d’autre
part, avaient amené beaucoup
d’étudiants à s’aligner sur
l’opposition socialiste de gauche à la guerre. A
peu près la moitié des étudiants
s‘identifièrent au syndicat national
étudiant l’UNEF, qui se trouvait aux avant-postes
de la lutte contre la guerre. Mais lorsque la guerre cessa en 1963,
l’élan qui avait provoqué la
radicalisation des étudiants retomba lui aussi.
L’UNEF déclina, paralysée par des
crises de pouvoir internes et par de gros problèmes
financiers. Au début de 1968, elle ne pouvait revendiquer
représenter plus de 80 000 étudiants sur un total
national de 550 000. Elle était devenue une organisation
où une petite minorité d’anciens
étudiants et d’étudiants plus
âgés formés politiquement
polémiquait en vase clôt tandis que la
majorité des adhérents restait passive2.
Les activités d’étudiants ‘de
gauche’ étaient, pendant les quatre premiers mois
de 1968, bien moins développées qu’en
Italie, en Allemagne de l’Ouest ou même en Grande
Bretagne. Une manifestation, le 21 février, en soutien aux
forces de libération nationale au Viêt-nam ne fut
pas plus grosse et considérablement moins militante que
celle du 17 mars à Londres. 2000 personnes seulement
participèrent à la manifestation du 11 avril
à laquelle plusieurs organisations de gauche avaient
appelé suite à la tentative
d’assassinat sur le leader du mouvement étudiant
allemand Rudi Dutschke.
Le berceau d’un nouveau mouvement étudiant de
masse était désormais Nanterre, un nouveau site
universitaire construit en banlieue parisienne pour adapter
l’université à des effectifs en
croissance rapide. Les premières luttes, relativement peu
politisées, eurent pour objet les conditions de vie et de
travail auxquelles les étudiants étaient
obligés de s’accommoder. Le campus tentait
d’absorber trop d’étudiants par rapport
à ses capacités. Par exemple, 80% des
étudiants en langues pouvaient rarement avoir
accès aux laboratoires de langues. La situation
excentrée de Nanterre rendait difficile
l’accès aux loisirs et autres
aménagements culturels de la ville de Paris. Et pour
couronner le tout, les autorités universitaires imposaient
des restrictions autoritaires et ridicules aux étudiants qui
résidaient sur le site comme l’interdiction faite
aux garçons d’aller dans les résidences
des étudiantes.
En mars 1967, des groupes d’étudiants envahirent
pacifiquement les résidences des femmes. En novembre 10 000
étudiants prirent part à une grève
contre les conditions de vie sur le campus. La grève prit
fin lorsqu’une commission paritaire fut
créée pour statuer sur leurs revendications. En
mars et en avril des étudiants en psychologie et en
sociologie votèrent pour le boycott de leurs examens. Les
étudiants politisés liés à
des courants anarchistes, trotskistes ou maoïstes
jouèrent un rôle dans ces ‘mouvements de
masse’, soulevant des questions d’ordre plus
général. Par exemple, il se tint une
conférence en mars 1967 sur « Wilhelm Reich et la
sexualité » et un an plus tard certains
défendaient l’idée que la sociologie,
en tant qu’ « idéologie »3,
devait être condamnée.
Mais les étudiants politisés étaient
peu nombreux. Le 22 mars 1968, lors d’une réunion
de protestation contre le harcèlement policier des
manifestants contre la guerre du Viêt-nam, fut
votée l’occupation des locaux administratifs pour
la nuit. Sur les 12 000 étudiants du campus, 142 seulement
participèrent à l’occupation4.
D’après une description des
événements :
« L’atmosphère est étrange,
joyeuse et sérieuse à la fois. Dans un coin un
jeune barbu joue de la guitare. On le fait taire tandis que la
discussion s’échauffe. De temps à autre
quelqu’un apporte une boîte contenant des sandwichs
et des bouteilles de bière...
Les discussions ont pour objet la critique de
l’université, la lutte contre
l’impérialisme, le capitalisme
aujourd’hui. Ils cherchent quels moyens leur permettraient
d’exposer les structures répressives de
l’Etat bourgeois, quelles situations leur permettraient de
les mettre à nu, quelle action marcherait comme un
« détonateur ». Ils se demandent aussi
comment les luttes des étudiants pourraient se connecter aux
luttes des ouvriers, et comment convertir le mouvement de protestation
contre la répression policière en une
contestation permanente »5
Ce groupe minoritaire se baptisa le « mouvement du 22 mars
» et appela à une autre journée
d’occupation le vendredi 29 mars suivant, dans le but
d’organiser une « journée de
débat contre l’impérialisme
». La semaine suivante fut employée à
mobiliser du soutien à l’aide de tracts et
d’affiches, de slogans peints sur les murs,
d’interventions dans les amphithéâtres.
A ce stade ces militants revendiquaient un « noyau de
quelques 300 extrémistes capables de rallier mille
étudiants sur un total de 12000. »6
C’est la réaction qu’eurent les
autorités face à cette minorité qui
multiplia les soutiens parmi les étudiants
‘non-politisés’. Pendant que le ministre
de l’Education Peyrefitte, et les médias parlaient
d’ « enragés » qui «
terrorisaient » les autres étudiants,
l’administration de l’université ferma
les salles de conférences et la bibliothèque les
29 et 30 mars en utilisant la police et les CRS. Cela fit en effet
‘enrager’ une minorité
d’étudiants : le mardi suivant 1200
d’entre eux occupèrent l’un des plus
grands amphithéâtres pour y poursuivre leur
débat.
Après les vacances de Pâques,
l’agitation reprit de plus belle. Encore une fois ce fut la
réaction des autorités qui servit de catalyseur.
Le mouvement du 22 mars annonça à la fin du mois
d’avril qu’il organisait une nouvelle
journée contre l’impérialisme les 2 et
3 mai. L’un des leaders du mouvement, Daniel Cohn-Bendit, fut
arrêté par la police et gardé en
détention pendant 12 h après qu’un
étudiant d’extrême-droite
l’ait accusé de l’avoir
attaqué. Daniel Cohn-Bendit, et sept autres
étudiants furent alors sommés de
comparaître devant les autorités de
l’université pour distributions de tracts - et les
salles de conférences ainsi que la bibliothèque
de Nanterre furent à nouveau fermées et
gardées par la police. Les dirigeants de
l’université se plaignirent de l’
« étrange atmosphère de la
faculté...très proche de la psychose
d’une guerre. »7
Même à ce moment l’implication active
dans le mouvement étudiant restait faible. Moins de 400
étudiants de Nanterre se rendirent à la Sorbonne,
la partie principale de l’université
située au coeur du quartier Rive gauche de la Seine, pour
protester contre cette mesure disciplinaire.
C’est alors que le recteur de
l’université et le ministre de
l’Education provoquèrent l’escalade
décisive dans la confrontation. Ils annoncèrent
qu’ils allaient fermer l’Université de
Paris dans sa totalité et envoyèrent la police
pour s’occuper du mouvement de protestation. La police, en
tenue anti-émeute complète, encercla la Sorbonne
et donna l’ordre aux manifestants de partir.
Lorsqu’ils s’exécutèrent
pacifiquement, par groupes de 25 à environ 17 heures, plus
de 500 furent arrêtés.
Cette répression policière permit
d’accomplir ce que les militants eux-mêmes
n’avaient pas réussi à faire.
D’autres étudiants commencèrent
à participer aux manifestations. Le cycle
répression/manifestation s’était mis en
branle.
« Des rassemblements spontanés se
formèrent sur la place de la Sorbonne, dans la rue des
Ecoles, sur le boulevard St. Michel. Quelques personnes criaient des
slogans à tue-tête. Ceux-ci étaient
repris avec force par la foule. »8
Bientôt, ils étaient 2 à 3000
étudiants à se rassembler autour du cordon de
police. La police répliqua en manoeuvrant pour ‘
nettoyer’ les rues - elle frappa à coups de
matraques quiconque ressemblait à un étudiant et
aspergeait tous les groupes de gaz lacrymogènes. Quelques
étudiants se défendirent en descellant des
pavés. L’idée se propagea. Il fallut 4
heures à la police pour reprendre contrôle du
quartier, blessant cent manifestants et passants dans
l’opération.
L’ampleur de la répression choqua même
ceux qui étaient hostiles ou indifférents
à la minorité d’étudiants
militants. L’UNEF et le syndicat des professeurs de
l’université, le SNESup, lancèrent des
mots d’ordre de grève et de manifestations pour le
lundi suivant. Des dizaines de milliers de personnes
répondirent à l’appel dans les
écoles à travers tout le pays. A Paris 100 000
tracts furent distribués et 30 000 étudiants,
lycéens et professeurs participèrent à
la manifestation. Leur but était de marcher sur la Sorbonne.
C’était précisément ce que
les autorités voulaient empêcher à tout
prix. Le quartier fut envahi de policiers et de CRS.
Les premiers manifestants défilèrent autour du
quartier récoltant des renforts jusqu’à
être 6000 individus, puis ils tentèrent de se
frayer un passage à travers les cordons de police en
direction de l’université. Rue St. Jacques, la
police chargea ;
« Cette fois-ci, la police est encore plus violente et les
étudiants encore plus audacieux. C’est
l’escalade. Chaque attaque engendre une contre-attaque.
Chaque moyen de répression engendre un nouveau moyen de
défense. Chaque jeune homme ou jeune femme sur la ligne de
front apprend à se protéger des gaz
lacrymogènes - du simple mouchoir à la paire de
lunettes de ski en passant par l’utilisation de
l’eau ou même du citron. »9
Pendant ce temps des milliers d’autres manifestants se
rassemblaient à l’appel de l’UNEF
à une station de métro toute proche. Ceux qui se
battaient contre la police se replièrent pour les rejoindre,
puis, ensemble, ils marchèrent de nouveau vers la Sorbonne.
La confrontation reprit à plus grande échelle. A
la fin de la soirée 739 manifestants avaient
été blessés suffisamment gravement
pour nécessiter une hospitalisation.
A ce stade les luttes du Quartier Latin commencèrent
à dominer l’actualité. Même
si la radio ORTF - dirigée par l’Etat - et les
chaînes de télévision avaient pour
ordre d’ignorer les manifestations, des stations de radio
privées comme Radio Luxembourg diffusaient des
comptes-rendus toutes les heures. Les trois personnalités
qui émergèrent comme « porte-paroles
» du mouvement - Dany Cohn-Bendit, Jacques Sauvegeot,
président provisoire de l’UNEF, et Alain Geismar,
secrétaire général du SNESup,
devinrent quasiment des célébrités sur
les ondes. Et le mouvement étudiant commença,
pour la première fois, à attirer le soutien des
jeunes ouvriers :
« Il ne faut pas sous-estimer l’envergure des
manifestations du 6 mai. Par deux fois les manifestants se sont
jetés contre les forces de l’ordre blessant 345
policiers. La vigueur et le pouvoir de ces manifestations
étudiantes devaient forcément exercer une
influence sur la classe ouvrière et sur la jeunesse.
Les travailleurs avaient une image peu flatteuse des
étudiants qui était encouragée par les
bureaucrates du mouvement ouvrier. A leurs yeux, les
étudiants n’étaient que des «
fils à papa » dont les bouffonneries
étudiantes n’empêcheraient pas
d’intégrer les rangs des exploiteurs. Le soir du 6
mai cette caricature fut détruite. Les images des luttes et
les comptes-rendus des batailles suscitèrent de
l’admiration chez les travailleurs. »10
Les mardi et mercredi suivants d’autres manifestations de
masse s’enchaînèrent. Celle du mardi fut
une énorme démonstration de force avec 50 000
manifestants formant des chaînes bras dessus bras dessous sur
toute la largeur de la rue, parcourant 30 kms à travers
Paris, défiant le pouvoir et chantant
l’Internationale sous les fenêtres du gouvernement.
Cette nuit-là il y eut des affrontements mais pas
à la même échelle
qu’auparavant.
A présent un nombre considérable de jeunes
travailleurs s’étaient rangés du
côté des étudiants. A travers toute la
France des étudiants se mirent en grève - y
compris ceux de facultés jusqu’alors à
dominées par la droite, comme celles de droit et de
médecine. Leurs revendications étaient
centrées sur un appel à la fin de la
répression des étudiants parisiens, mais elles
s’élargissaient à l’ensemble
des conditions dans les lieux d’études.
Mais même à ce stade le mouvement pouvait
être stoppé. La manifestation du mercredi 8 mai en
est la preuve.
Pour la première fois les dirigeants des syndicats parisiens
et les dirigeants politiques locaux de gauche se rendirent au
départ de la manifestation à 18h. Mais leur but
était de ramener la manifestation à une action de
routine, à une protestation rituelle.
Lorsqu’à 20h la police finit par leur barrer le
chemin, le service d’ordre donna l’ordre de se
disperser pacifiquement, de peur d’effrayer ces nouveaux
alliés.
Les activistes des nuits précédentes furent
profondément démoralisés :
« Les militants eurent l’impression que tout
était fini. D’après eux, le mouvement
avait subi une défaite irréversible. Il venait
d’être brisé par les appareils
syndicaux.»11
Un militant, ancien leader de l’UNEF, s’exprima
ainsi lors d’un meeting le lendemain :
« C’est une chance pour nous que le gouvernement
n’ait pas battu en retraite hier soir car dans ce cas nous
aurions fait de même. Malgré son extraordinaire
combativité, le mouvement a montré à
quel point il était vulnérable »
Mais le gouvernement n’avait pas battu en retraite. Les
ministres qui voulaient faire des concessions s’en virent
empêchés par le général de
Gaulle lui-même.12 Le
gouvernement resta sur ses positions
répressives et prépara ainsi le terrain pour
« la nuit des barricades » deux jours plus tard.
La
dynamique de la révolte des
étudiants parisiens
Jusqu’à présent j’ai
souligné à quel point la dynamique de la
révolte étudiante était proche de
celle des autres pays . Il y avait un profond sentiment
d’aliénation chez une fraction croissante
d’étudiants non-politisés et une
identification vague aux idées socialistes
révolutionnaires parmi une toute petite minorité.
La répression avait ensuite amené une partie
toujours plus importante d’étudiants à
s’impliquer activement aux côtés de
cette minorité et à écouter ses
idées. Les individus qui furent capables
d’exprimer les aspirations de la majorité en
termes vaguement révolutionnaires devinrent, en quelques
jours, très connus.
Mais l’ampleur du mouvement à Paris et son impact
furent bien plus importants que n’importe quel autre. Pour en
comprendre la raison il faut souligner certains caractères
originaux dans l’évolution de la
société française.
La France est souvent considérée comme une
société capitaliste occidentale
avancée. Cependant, sous de Gaulle furent adoptés
certains traits autoritaires qu’on associe
généralement aux pays capitalistes moins
développés de l’Europe
méditerranéenne, ou même aux
capitalismes d’Etat bureaucratiques d’Europe de
l’Est. De Gaulle fut porté au pouvoir le 13 mai
1958 pour parer un coup d’Etat organisé par
l’armée française en
Algérie. Il avait tenté de satisfaire les buts
à long terme du capitalisme français en passant
outre les intérêts particuliers de ceux qui
constituaient la classe dirigeante. Si, entre 1947 et 1958 les
représentants des organisations de la classe
ouvrière avaient été pratiquement
exclus de toute la vie politique, sous de Gaulle les partis
traditionnels représentant la bourgeoisie et la
petite-bourgeoisie furent aussi exclus. Le pouvoir était
concentré entre les mains d’un seul homme qui
croyait qu’intuitivement il comprenait ce qui devait
être fait dans l’intérêt de la
classe dirigeante toute entière.
Cela n’était pas une aberration. Cela
correspondait au contraire aux besoins du capitalisme
français. C’était vrai de
l’accord négocié rationnellement pour
mettre fin à la guerre coloniale en Algérie.
C’était vrai aussi de la modernisation du
capitalisme français pour participer à la course
aux profits internationale, même si cela signifiait se mettre
à dos à la fois des secteurs limités
du capital et la base électorale de masse des partis
petit-bourgeois. De Gaulle fut capable de mettre un terme à
une guerre impossible à gagner et très
coûteuse, d’augmenter la
compétitivité de l’industrie
française et de faire grimper le taux
d’accumulation du capital en France de plus d’un
tiers jusqu’à 26% du PNB. En termes capitalistes,
cet accomplissement est considérable. Il suffit de le
comparer aux échecs des gouvernements MacMillan et Wilson
qui dirigèrent l’Angleterre à cette
même période. 13
Mais il y avait un double prix à payer.
D’une part, la classe ouvrière était
plus aliénée du reste de la
société qu’en Angleterre, en Allemagne
et en Scandinavie. « En 1966 les travailleurs industriels
français occupaient le deuxième rang des
travailleurs les moins bien payés sur le marché
commun et ils avaient la plus longue durée de travail. Ils
payaient aussi les impôts les plus
élevés. »14
La même « austérité
» avait une conséquence sur les
universités. Le nombre d’étudiants
augmenta pour subvenir aux besoins technologiques du capitalisme
moderne en France comme ailleurs : on comptait 200 000
étudiants en 1960, 550 000 en 1968. Mais pour
gérer le nombre croissant d’étudiants
il manquait les moyens matériels qui existaient ailleurs
comme en Allemagne, en Grande Bretagne et aux USA. Les
facultés en croissance rapide étaient
surpeuplées et sous-encadrées et pas moins de 3/5
des étudiants ne pouvaient terminer leur cycle
d’étude.
D’autre part, le caractère autoritaire du
régime gaulliste signifiait qu’il y avait moins de
structures de médiation entre les détenteurs du
pouvoir et ceux qui n’en avaient pas. Les salaires et les
politiques de l’emploi étaient imposés
sans consultation des bureaucraties des syndicats les plus importants.
Les représentants parlementaires se virent refuser pendant
des mois toute possibilité d’intervention par un
gouvernement qui fonctionnait par décret. Les radio et
télévision d’Etat faisaient ouvertement
l’objet d’un contrôle politique. Dans
l’Enseignement supérieur les recteurs et les
doyens d’université n’étaient
rien d’autre que des marionnettes, dépendant des
ordres ministériels - une situation d’autant plus
perverse que tout le monde savait que les ministres eux-mêmes
étaient profondément divisés sur la
façon de moderniser les universités.
Il n’y avait qu’une façon de
gérer le mécontentement populaire en
l’absence de structures de médiation susceptibles
de persuader les gens d’abandonner la lutte.
C’était de recourir très rapidement
à la force. Alors qu’en Grande Bretagne, en
Allemagne de l’Ouest et en Scandinavie
l’utilisation de la police n’était pas
une caractéristique centrale des conflits industriels dans
les années 60, en France cette méthode joua un
rôle central pour s’assurer que
l’aliénation par rapport à la
société existante ne puisse trouver un moyen
d’expression dans les succès de
l’activité syndicale.
L’année précédant le
développement du mouvement étudiant
l’utilisation de la police de cette façon
s’était de plus en plus répandue. A
Berliet à Lyon, à Rhodiaceta à
Besançon, au Mans, des ouvriers en grève avaient
été attaqués par les CRS. La
confrontation la plus violente eut lieu à Caen dans
l’entreprise de véhicules industriels Saviem en
janvier 1968 où les grévistes avaient
organisé une marche de protestation après que 400
CRS avaient débarqué devant les piquets de
grève à 4h du matin. Lorsque la manifestation
entra dans la ville de Caen, la police attaqua les travailleurs
à coups de matraques. Dix d’entre eux furent
blessés. Deux jours plus tard les travailleurs battirent
à nouveau le pavé, soutenus par des
grévistes de quatre usines alentour et par des
étudiants des environs. Cette fois-ci les jeunes
travailleurs ignorèrent les appels à la
‘modération’ que lançaient
les responsables syndicaux. Ils passèrent au travers des
barrières de police et ripostèrent aux attaques
des policiers en lançant des bouteilles, des pierres et des
bombes de pétrole. Jusqu’à tard dans la
nuit le centre-ville fut transformé en champ de bataille.15
Il y avait une stratégie très simple
derrière une telle utilisation de la police par le
gouvernement. La rationalisation forcée de
l’industrie française faisait croître le
chômage. Les employeurs pensaient qu’une opposition
intransigeante aux revendications des travailleurs
accompagnée d’une répression
policière viendrait rapidement à bout de toute
forme de résistance de la classe ouvrière.
Au début de mai 68 ils semblaient avoir réussi.
Le niveau de lutte de classe avait augmenté en 1967 et les
premiers mois de 1968, mais les grèves et les lock-outs de
cette période se soldèrent presque tous par des
victoire pour les patrons.
Il n’était pas très surprenant que le
gouvernement décide d’user des mêmes
méthodes contre les étudiants que celles qui
avaient été si efficaces contre les groupes de
travailleurs qui avaient tenté de riposter.
Il n’était pas surprenant non plus que, face
à la répression d’une police connue
pour sa brutalité, les étudiants cherchent
à se défendre, et ce faisant qu’ils
deviennent le centre d’attention de travailleurs qui
voulaient faire de même. Les mêmes structures qui
avaient rendu le régime gaulliste tellement performant
d’un point de vue capitaliste permettaient au mouvement
étudiant d’avoir un impact plus important que dans
les autres pays.
Mais pour quelle raison les étudiants pouvaient-ils
réussir là où des groupes de
travailleurs avaient échoué ?
Trois facteurs sont importants ici. D’abord, la forte
centralisation de la société française
s’exprima directement dans la centralisation du
système universitaire. Il n’y avait pas moins de
200 000 étudiants dans la région parisienne avec
la plupart des facultés universités
concentrées dans le quartier relativement étroit
de la rive gauche. Même si, comme l’affirmait
Cohn-Bendit à l’époque, seule une
minorité d’environ 30 000 étudiants
participa réellement aux manifestations, cela faisait un
grand nombre de jeunes qui, nuit après nuit,
étaient prêts à affronter la police.
Ensuite, les origines sociales relativement aisées des
étudiants - 10% seulement étaient issues de
foyers ouvriers - signifiaient que la répression dont ils
furent victimes horrifia une fraction significative des classes
moyennes, c’étaient leurs fils et leurs filles que
l’on tabassait. Il était difficile pour le
gouvernement de persister dans sa logique de répression
aveugle alors qu’il était confronté
à une double opposition de la part de la classe
ouvrière et de la classe moyenne.
Enfin, lorsque par le passé des mouvements ouvriers
s’étaient développés qui
auraient pu battre le régime gaulliste - comme lors de la
grève des mineurs en 1963 -
l’immobilité de plomb des syndicats et de
l’appareil du Parti communiste les avait toujours retenus. La
nature transitoire de la population étudiante signifiait
qu’il n’existait pas d’organisation
bureaucratique profondément enracinée pour la
retenir. Les organisations syndicales etudiantes, l’UNEF en
particulier, étaient moins rigides et plus sujettes aux
pressions de la base que ne l’étaient les
syndicats, dans lesquels des bureaucrates en place depuis vingt ou
trente ans, vivaient dans la crainte de voir bouleversées
les relations qu’ils avaient établies avec la
société.
Le
mois de mai des travailleurs
La manifestation qui traversa Paris le 13 mai 1968 était la
plus importante depuis que la ville avait été
libérée de l’occupation nazie en 1944.
Des centaines de milliers de syndiqués avec des banderoles
de leur entreprise ou de leur section syndicale se joignirent aux
dizaines de milliers d’étudiants et de
lycéens portant les drapeaux rouges et noirs sous lesquels
ils s’étaient battus deux nuits auparavant. A la
tête de la manifestation il y avait une banderole portant :
« Etudiants, professeurs, travailleurs,
solidarité.» Juste derrière, les
leaders étudiants Cohn-Bendit, Geismar et Sauvegeot
marchaient côte à côte avec les
secrétaires généraux des principales
confédérations syndicales, Séguy et
Jeanson. Encore et encore, on scandait : « Libérez
nos camarades ! », « La victoire est dans la rue !
», « Adieu de Gaulle ! » et, marquant
l’étrange coïncidence de la date
anniversaire de son arrivée au pouvoir : « Dix
ans, ça suffit ! ».
Le gouvernement présuma que la manifestation marquerait la
fin de l’agitation étudiante. Il tint la police
hors du trajet pour éviter d’autres combats autour
de barricades. Il n’empêcha en rien les
étudiants d’occuper la Sorbonne ce soir
là et d’y hisser le drapeau rouge.
Les dirigeants syndicaux pensaient eux aussi que cette manifestation
serait la fin du mouvement. La confédération
syndicale la plus importante, la CGT, et le Parti communiste qui la
dirigeait s’étaient opposés
à l’agitation étudiante qui avait
démarré à Nanterre. Le
secrétaire-adjoint du Parti communiste, George Marchais,
avait dénoncé les premières
confrontations à Paris comme étant
l’oeuvre de « groupuscules » de
« gauchistes » dirigés par «
l’anarchiste allemand Cohn-Bendit » :
« Il faut démasquer ces faux
révolutionnaires sans hésiter parce
qu’objectivement ils servent les
intérêts des gros monopoles capitalistes et du
pouvoir gaulliste .[...] Pour la plupart ce sont les fils de riches
bourgeois [...] qui auront vite fait d’éteindre
leur flamme révolutionnaire pour aller gérer
l’entreprise de papa. »16
D’abord, cette attitude ne sembla pas causer de
problèmes au Parti communiste et à la CGT, sauf
parmi les étudiants. Très peu de personnes en
dehors des universités et du Quartier Latin comprenaient ce
qui se passait.
« Au lendemain des premiers confrontations, les
étudiants étaient seuls. L’opinion
publique s’opposait à leur révolte
parce que les gens ne comprenaient pas les raisons de la violence.
»17
Mais le 5 mai, après le deuxième jour de
confrontation, les attitudes commencèrent à
changer. Un jeune délégué syndical
d’une usine d’électricité
raconta comment
« Au deuxième ou au troisième jour les
gens commencèrent à soutenir les
étudiants sans vraiment comprendre ce qui les poussait
à la révolte. »18
Un dirigeant des Jeunesses communistes du sud de Paris dira plus tard :
« J’ai eu du mal à retenir les gars. Un
simple mot d’ordre du parti aurait suffit pour
qu’ils se précipitent dans le quartier Latin.
L’autorisation ne vint jamais, mais certains y
allèrent quand même et manifestèrent en
portant leurs casques. »19
Un autre militant communiste donna un aperçu similaire :
« Les jours de manifestations massives, il y avait une
véritable crise d’absentéisme parmi les
militants. Ils disaient qu’ils étaient malades
utilisant cela comme une excuse non seulement vis-à-vis de
la maîtrise mais aussi vis-à-vis des chefs du
parti. »20
Cette pression par le bas força le parti et les dirigeants
syndicaux à changer leur position. Le 6 mai, le quotidien
communiste L’Humanité
dénonçait la répression du mouvement
étudiant, tout en s’empressant d’ajouter
cependant que les « gauchistes et les fascistes font le jeu
du gouvernement »21 .
Deux jours plus tard, la CGT se
joignait à la CFDT, l’autre principale
confédération, pour se déclarer
solidaire des étudiants.
Mais l’objectif de cette « solidarité
» n’était pas
d’étendre la lutte étudiante
à d’autres parties de la
société française. Il
s’agissait plutôt de calmer l’impatience
des militants de la base syndicale et de la base du parti et de montrer
au gouvernement que la CGT était une force à
prendre au sérieux lorsqu’il s’agissait
de négocier.
André Barjonet, qui était un des dirigeants de la
CGT le 13 mai, dit à propos de la manifestation :
« la CGT pensait que tout s’arrêterait
là, que ce serait une bonne journée de
grèves et une bonne manifestation. »22 Et un
historien du communisme français qui, en
général, défend les tactiques de la
CGT en mai 68, écrit : « la CGT
espérait noyer la révolte des
étudiants dans une action plus globale où la CGT
jouerait un rôle déterminant. »23
L’attitude de la CFDT (deuxième
confédération la plus importante après
la CGT) n’était pas si différente. Quoi
qu’elle ait viré de bord plus tôt pour
soutenir les étudiants, son président
André Jeanson reconnut que : « pour plusieurs de
ses organisateurs la manifestation marquait la fin des
événements eux-mêmes. »24
La manifestation se dispersa dans le calme. Les étudiants
allèrent dans les lieux occupés du Quartier Latin
sans y rencontrer la police. Les travailleurs retournèrent
dans leurs banlieues ouvrières en bus ou en voiture, et ils
pointèrent au travail comme d’habitude le
lendemain. Il semblait qu’on en resterait là.
Cependant, dans l’ouest de la France, à Nantes,
les travailleurs de Sud-Aviation avaient tenu chaque mardi une
grève de quinze minutes. Ils exigeaient que la
réduction du temps de travail, due à une baisse
des commandes, ne débouche pas sur une réduction
de leur salaire. Les grèves n’étaient
pas bien différentes des autres actions syndicales
défensives qui, l’an passé,
n’avaient guère été
efficaces. On pouvait donc escompter les mêmes
résultats pour ces grèves de quinze minutes qui
finiraient par tourner court avec des travailleurs, amers mais
démoralisés, cédant à la
direction.
Mais ce mardi-là les jeunes travailleurs d’un
groupe refusèrent de reprendre le travail lorsque les quinze
minutes furent écoulées. Au lieu de cela, ils
défilèrent dans l’usine obtenant le
soutien d’autres travailleurs et ils
séquestrèrent le directeur dans son bureau. Cette
nuit-là, 2000 travailleurs se barricadèrent dans
l’usine.
Pour les dirigeants syndicaux nationaux, Nantes
n’était rien qu’une aberration locale.
Le secteur n’était pas un bastion traditionnel et
discipliné du mouvement syndical et il était su
qu’il y avait des trotskistes et des anarchistes actifs
à Sud-Aviation. L’occupation ne mérita
que sept lignes dans une page intérieure de
L’Humanité.25
L’usine de boîtes de vitesse Renault à
Cléon près de Rouen était relativement
nouvelle et avait recruté de jeunes travailleurs souvent
fraîchement débarqués de la campagne
n’ayant qu’une faible tradition militante. Environ
un tiers seulement des travailleurs avaient participé
à la grève générale du 13
mai. Mais l’année
précédente, les travailleurs avaient
participé à l’une des nombreuses luttes
de défense. Comme le dit un jeune travailleur : «
Lorsque nous avons lu dans la presse les comptes-rendus de la
manifestation le lendemain, on a eu un peu honte. Tout le monde avait
pris part à l’action sauf nous. Il fallait que
l’on se rachète à la
première opportunité. »26
L’opportunité arriva le mercredi. Ce
jour-là la CGT et la CFDT appelaient de concert à
des manifestations dans l’ensemble du pays pour protester
contre les modifications dans le règlement de la
Sécurité sociale. Dans la majeure partie du pays,
les actions de protestation reçurent peu de soutien - les
travailleurs trouvaient que la grève symbolique de lundi
suffisait largement pour une semaine.27
Cependant les travailleurs
à Cléon décidèrent
d’étendre de trente minutes une grève
prévue pour une heure pour protester contre le fait que
beaucoup de travailleurs étaient maintenus sur des contrats
à durée déterminée.
L’usine toute entière cessa de fonctionner.
« A midi les travailleurs apprirent qu’à
Nantes, Sud Aviation était occupée.
Lorsqu’ils reprirent le travail, ils en parlèrent
dans les ateliers. Puis, sous la pression de jeunes travailleurs, une
manifestation s’organisa. Les deux cent jeunes travailleurs
qui en prirent la tête, clamant des slogans, la conduisirent
sous les fenêtres des locaux de la direction. Ils exigeaient
que le directeur rencontre une délégation. Il
refusa. Alors les travailleurs bloquèrent les
entrées des locaux pour empêcher les dirigeants de
sortir. Voilà comment l’occupation de
Cléon commença. Ces nouveaux grévistes
étaient euphoriques. Plus de patron, plus de
persécutions, la liberté totale. Les
délégués syndicaux avaient du mal
à garder le contrôle de la situation,
établissant un système d’intendance,
protégeant les machines et dressant une liste de
revendications. »28
Le jour suivant, des douzaines d’autres usines furent
occupées - Lockheed à Beauvais et à
Orléans, Renault à Flins et au Mans.
« Les cibles étaient les industries les plus
touchées par le ralentissement de
l’économie de 1967-68 et les plus sensibles
à la concurrence européenne et internationale.
L’action commença sur des problèmes
récurrents, souvent locaux, sur lesquels les syndicats
avaient essayé de mobiliser pendant un certain temps. De
jeunes travailleurs, la plupart non-syndiqués,
déclenchèrent le mouvement et
l’étendirent. Lorsqu’une action
était déclenchée elle se heurtait au
type de réaction intransigeante des employeurs qui
caractérisait la période récente.
Cependant, dans le contexte changeant de mai une telle
réaction enflammait le conflit au lieu de
l’intimider. Le résultat fut une explosion de
luttes ouvrières qui, pendant deux jours environ, prit les
syndicats eux-mêmes par surprise. »29
A 17h ce soir-là, à Renault Billancourt,
l’usine qui traditionnellement avait le plus
d’influence dans la région parisienne,
était occupée. Quelques 80 000 travailleurs
étaient maintenant impliqués ensemble et chaque
bulletin radio citait de nouvelles occupations. Le vendredi les
travailleurs occupaient toutes les usines Renault, presque toute
l’industrie aérospatiale, la totalité
de Rhodiaceta et le mouvement s’étendait
à l’industrie métallurgique de Paris et
de Normandie et aux chantiers navals dans l’ouest. Ce
soir-là, une semaine après la nuit des
barricades, les cheminots commencèrent à occuper
les dépôts, assurant ainsi que le mouvement
continuerait pendant le week-end. Le lundi, les grèves
s’étaient propagées aux compagnies
d’assurance, aux grands magasins, aux banques et à
l’imprimerie - où les syndicats
décidèrent que les quotidiens continueraient de
paraître, mais pas les hebdomadaires. En l’espace
de deux à trois jours, neuf à dix millions de
personnes étaient en grève.
Presque tous les observateurs furent surpris de voir le mouvement
étudiant se transformer en un mouvement de grève
des travailleurs. Un des dirigeants de la CFDT dit, plus tard :
« Je ne croyais pas en un aboutissement « ouvrier
» de l’agitation des étudiants. Mais
c’était logique . Mettez-vous à la
place de nos gars. En quelques jours, ils ont appris beaucoup.
D’abord, que l’action ça paie. Personne
ne parlait des problèmes des universités avant,
maintenant tout le monde en parle...Personne ne pensait que «
le vieux » (de Gaulle) serait vaincu dans les rues.
« Le vieux » n’a rien dit, Pompidou a
cédé et les étudiants ont
occupé la Sorbonne. Pour couronner le tout, il y a eu la
puissance de la manifestation du 13 mai : il n’y avait rien
eu de tel depuis la Libération...Les gens ne
s’étaient jamais sentis aussi forts.
Toutes les barrières que le gouvernement avaient
érigées contre les grèves avaient
été brisées. Un fonctionnaire devait
prévenir cinq jours à l’avance avant de
se mettre en grève. Les enseignants qui firent
grève sans prévenir ne furent pas
virés. Les travailleurs postaux firent grève le
13 mai sans prévenir...Le gouvernement était
incapable de faire respecter ses lois...Dans certaines parties du
secteur privé, les patrons avaient prévenu :
« la grève du 13 mai est une grève
politique. Si vous y participez, on vous ferme la boîte.
» Les gens firent grève. Il n’y eut pas
de lock-outs; les patrons en redoutaient les conséquences...
Le résultat fut que les travailleurs prirent conscience du
fait qu’il était possible de lutter et que
lorsqu’on lutte bien, non seulement il est possible de
gagner, mais les risques encourus sont assez minimes...De là
à ce que l’action résolve de vieux
problèmes, il n’y avait qu’un petit pas
à faire. »30
Un
gouvernement paralysé
La France a arrêté de fonctionner. Il
n’y avait plus de trains, plus de bus, plus de banques
ouvertes et plus de service postal. On en vint bientôt
à manquer sérieusement de carburant. Partout, les
usines étaient occupées ou fermées,
avec des piquets de grève à
l’entrée. Le mouvement de grève ne
s’était pas confiné aux industries
traditionnelles : les hôpitaux, les musées, les
studios et les salles de cinéma, et même les
Folies Bergères étaient touchés. Le 25
mai, il n’y avait à proprement parler
même plus de services
télévisés normaux. Les journalistes et
le personnel de la production avaient cessé de travailler
pour protester contre la censure des informations relatives aux
grèves par le gouvernement.
L’action combinée des ouvriers et des
étudiants exerçait une force
d’attraction sur d’autre couches de la
‘contestation’ - défiant
l’autorité établie - et cette
contestation prenait racine parmi les professions de la classe moyenne
: des architectes dissidents occupèrent les bureaux de
l’association qui réglementait leur profession;
des réunions d’administrateurs et de statisticiens
gouvernementaux publiaient des manifestes
dénonçant l’utilisation de leur
compétence « par le capitalisme et dans
l’intérêt du profit »31; des
étudiants en médecine (autrefois un bastion de
droite parmi les étudiants) et des internes rejoignaient des
mouvements qui déclaraient la fin de la vieille organisation
hiérarchique dans les hôpitaux. Des
étudiants en art et des peintres occupèrent
l’Ecole des Beaux-Arts pour en faire un centre pour la
production collective de milliers d’affiches pour soutenir le
mouvement. Certains réalisateurs se retirèrent du
festival ‘compétitif’ de Cannes et
discutèrent sur les moyens de sauver l’industrie
du cinéma de la recherche du profit et des monopoles. Des
footballeurs professionnels occupèrent le siège
de la fédération de football.
La FNSEA, organisation paysanne
‘modérée’, avait
déjà prévu pour la dernière
semaine de mai de manifester contre les prix agricoles du
marché commun et elle était prête
à profiter de l’état de faiblesse du
gouvernement pour prendre l’initiative. Le gouvernement
pouvait toujours compter sur les dirigeants agricoles pour
qu’ils apportent leur soutien politique, mais la MODEF,
d’influence communiste, était de plus en plus
présente au sein des manifestations paysannes. Dans
l’ouest de la France, en particulier, les organisations de
jeunes paysans se déclaraient solidaires des ouvriers et des
étudiants. Les paysans qui manifestèrent
à Nantes et à Rennes le 24 mai
fraternisèrent avec les travailleurs en grève.
Cela ne veut pas dire que personne en France ne soutenait plus le
gouvernement. Certaines indications suggèrent que la
majorité des petits commerçants et des hommes
d’affaires étaient de son
côté. Il en était de même
pour les paysans plus âgés et plus
prospères. Parmi les grévistes, il y en avait qui
toléraient passivement les grèves,
espérant qu’elles permettraient
d’obtenir une meilleure paie, sans abandonner leurs
idées de droite ou leurs convictions gaullistes pour autant.
Ces groupes, auxquels il fallait ajouter les gens très
riches, représentaient peut-être la
majorité de la population. Cependant, de 15 au 29 mai cela
n’eut aucune espèce d’importance. Le
gouvernement était de plus en plus isolé et
semblait n’avoir aucun moyen de sortir du cul-de-sac dans
lequel il s’était trouvé.
Il est vrai qu’il disposait des forces armées et
de la police. Mais jusqu’à quel point pouvait-il
compter sur elles dans le cas d’une confrontation directe
avec la masse des travailleurs ? Parmi les 168 000 soldats, 120 000
étaient des appelés et certains
étaient ouvertement sympathisants des grévistes.
Le Nouvel Observateur, hebdomadaire de gauche, rapporta que lorsque la
5ème armée fut mise en état
d’alerte pour briser les grèves, « des
comités se mirent en place pour être
prêts à s’opposer à leurs
supérieurs et à saboter les convois et les
voitures blindées. »32
La police - ou du moins le noyau dur des 13 500 CRS et des 61 000
gendarmes - semblaient plus sûrs. Ceux qui avaient des
idées de gauche, quelles qu’elles soient, avaient
été purgés dans les années
40 et 50, et les idées racistes et anticommunistes
sévissaient parmi les troupes. Mais tout ceci ne les
préparait guère à gérer un
contexte où les policiers étaient universellement
impopulaires au sein de la classe ouvrière et dans certains
quartiers de la classe moyenne. Certains policiers se plaignaient
qu’il leur fallait cacher leur casque et leur badge
lorsqu’ils n’étaient plus en service
pour éviter d’entrer dans des conflits
désagréables. D’ailleurs la police
avait ses propres syndicats et, malgré leurs
idées de droite, certains se considéraient comme
de « bons syndicalistes ».
Enfin le comportement du gouvernement avait provoqué
beaucoup de ressentiment parmi les policiers. Il leur avait
donné l’ordre d’attaquer les
manifestations étudiantes alors que le premier ministre
Pompidou avait ensuite cédé aux revendications
des étudiants, et il parlait comme si
c’était la police seule qui était
responsable de la répression. Le 13 mai un syndicat policier
se plaignit que le gouvernement s’était servi de
la police pour réprimer les étudiants pour
ensuite virer de bord et demander le dialogue. Pourquoi ne
l’avoir pas dit plus tôt ? demanda le syndicat.33
Deux jours plus tard le secrétaire du syndicat de la police
nationale avertit à la radio: « J’ai
presque reçu un mandat lors de notre dernière
Assemblée générale pour appeler
à une grève contre le gouvernement. »34
Il ne fait pas de doute qu’il y avait une part de bluff dans
ses propos : le syndicat pouvait espérer faire peur au
gouvernement pour l’obliger à faire des
concessions à la police en termes de salaires et de
conditions de travail. Il ne fait aucun doute que
c’était en partie le résultat
d’une pression venant de déçus de
droite et d’éléments fascisants qui
n’avaient jamais pardonné à de Gaulle
d’avoir abandonné l’Algérie
et qui blâmaient le gouvernement d’être
trop « libéral » avec des
étudiants « subversifs ». Enfin, il y
avait probablement ceux qui pensaient que de Gaulle était
fini et qui ne voulaient pas gâcher leurs perspectives
d’avenir professionnel en réprimant ceux qui lui
succéderaient peut-être. Mais, quelles
qu’en soient les raisons, « pendant deux semaines
le gouvernement sentit la police lui glisser entre les doigts.
» 35
Cela ne signifiait pas que la police ne pouvait plus être
utilisée. Les CRS étaient toujours capables de
matraquer les étudiants comme ce fut le cas la nuit du 24
mai. Mais mener une attaque contre la masse des travailleurs
organisés était différent.
S’il y avait la moindre possibilité que la police
refuse les ordres, alors le gouvernement n’oserait pas
prendre le risque. Une mutinerie de la police serait une
défaite définitive.
C’est pourquoi le gouvernement dut rester en retrait pendant
deux semaines, presque impuissant à faire quoi que ce soit
dans le pays qu’il ‘gouvernait’. A la fin
de la première semaine de grève
générale, le 24 mai, de Gaulle
s’adressa au pays sur les ondes. Il tenta de faire cesser
l’agitation en promettant « un
référendum sur la participation » :
s’il perdait le référendum, il
démissionnerait. Son discours n’inspira pas les
forces de droite démoralisées et fut
tourné en dérision par la gauche; les hommes
politiques du ‘centre’ se mirent à
chercher un dirigeant pour le remplacer, quelqu’un qui serait
plus en contact avec la réalité et qui serait
capable de reprendre les choses en main.
Pour restaurer la crédibilité du gouvernement il
était essentiel d’en finir avec les
grèves, au moins celles des services publics et de la
distribution. Donc, le jour qui suivit l’intervention de
Gaulle, Pompidou appela les dirigeants syndicaux et les patrons
à des négociations nationales. Dimanche, tard
dans la nuit, il sembla qu’un accord avait
été conclu. Les « accords de Grenelle
» consentaient à une augmentation de 35% sur les
salaires minimums et de 7% sur les autres types de salaires. Mais les
dirigeants syndicaux devaient les soumettre au test des
assemblées générales dans les usines.
La première de ces A.G. se tint à Renault
Billancourt et rassemblait 15 000 travailleurs.
C’était un bastion de la CGT. Mais lorsque Frachon
et Séguy parlèrent en faveur de
l’accord, ils furent accueillis par une silence lugubre et
certains même les huèrent. Par contre, lorsque
Jaenson, dirigeant de la CFDT minoritaire souligna que
l’accord permettait à l’usine de
poursuivre la grève pour ses propres revendications locales,
on l’applaudit avec force.
La décision de Renault fut suivie par des votes pour
poursuivre la grève à Citroën, Berliet,
Sud-Aviation et Rhodiaceta. Lorsque les gros bataillons ouvriers
ouvraient la voie, les bataillons plus petits s’engouffraient
après eux. Cet après-midi-là les
dirigeants CGT appelèrent les travailleurs à
lutter localement « branche par branche pour gagner des
résultats considérablement meilleurs que ceux de
Grenelle. »36
Comme le discours de de Gaulle, le stratagème de Pompidou
avait échoué. La grève
générale continua. Pendant les quatre jours
suivants, les hommes politiques de gauche comme de droite avaient le
sentiment que le gaullisme touchait à sa fin.
François Mitterrand, qui s’était
opposé à de Gaulle deux ans plus tôt
lors de la campagne présidentielle, suggéra la
formation d’un gouvernement d’urgence sous
l’autorité de l’ancien premier ministre
Pierre Mendès-France. Cette suggestion récolta le
soutien de nombreux courants politiques. Les dirigeants de
l’UNEF et les socialistes de gauche du PSU étaient
enthousiasmés par l’idée.
L’étaient aussi les hommes politiques du
‘centre’, qui voulaient quelqu’un
capable, d’une part, d’influencer les travailleurs
et les étudiants, et d’autre part de sauvegarder
le capitalisme français.37
Le Parti communiste
était le seul à gauche (à
l’exception des petits groupes de socialistes
révolutionnaires) à ne pas souscrire à
ce plan. Mais beaucoup pensaient qu’il ne faisait
qu’attendre le bon moment pour se voir promettre des postes
d’influence. Il démontra sa force le 29 mai en
appelant avec la CGT à une manifestation d’un
demi-million de personnes pour demander « un gouvernement
démocratique et populaire avec participation communiste.
»38
A ce stade, de Gaulle lui-même s’est
peut-être cru battu. Le 29 mai, il quitta Paris sans dire
où il allait. Des rumeurs se répandaient disant
qu’il avait démissionné et ses
partisans furent plus démoralisés que jamais. En
fait, il était parti voir le chef de
l’armée française en Allemagne, le
général Massu. Lorsque de Gaulle
réapparut le lendemain la plupart des gens pensaient
qu’il avait simplement opéré une
subtile manoeuvre. Mais son premier ministre, Pompidou,
déclara plus tard que de Gaulle était
décidé à démissionner, mais
que le général Massu le persuada de lutter.
« En réalité le
général souffrait d’une crise morale.
Pensant que les jeux étaient faits, il avait choisi de
démissionner. En arrivant à Baden-Baden, il avait
l’intention d’y demeurer pendant un bon moment.
» écrivit Pompidou39.
Quoi qu’il en soit
de Gaulle savait que la situation était
désespérée; en disparaissant au milieu
d’une grosse crise politique, il misait gros et il avait peu
de chances de donner espoir à ses sympathisants ou de
terrifier ses opposants.
Pourtant le gouvernement de Gaulle survécut. Et ce ne fut
pas tout. Quatre jours après son retour
d’Allemagne la situation s’était
retournée contre la gauche avec les grèves qui
commençaient à s’arrêter, la
droite à se mobiliser, et la police à attaquer
les travailleurs et les étudiants. Qu’est-ce qui
provoqua ce retournement soudain ?
La
politique dans la grève de
masse
Dès la troisième semaine de mai la presse
à travers le monde parlait de ‘la
révolution’ en France, comme s’il y
avait un seul mouvement révolutionnaire qui se
préparait. En fait il n’y avait pas un mais deux
mouvements : celui des étudiants et celui des travailleurs.
S’ils s’influençaient l’un
l’autre, ils allaient à des vitesses
différentes, avec chacun sa dynamique propre. Et dans les
deux cas, il n’y avait pas seulement des idées
révolutionnaires qui se développaient, mais aussi
des courants puissants qui pensaient que le mouvement n’avait
pas pour finalité de renverser la
société française existante mais de la
réformer.
Le mouvement étudiant, nous l’avons vu,
s’était développé
à une vitesse folle depuis la petite manifestation dans la
cour de la Sorbonne le 3 mai, jusqu’à
l’occupation de l’université de Paris
toute entière le 13 mai. Les fers de lance du mouvement
avaient été des socialistes
révolutionnaires. Leur courage et leur esprit
d’initiative lorsqu’ils bravèrent les
autorités de l’université et
qu’ils affrontèrent la police, avaient
amené des dizaines de milliers
d’étudiants à agir à leur
tour.
Les révolutionnaires en tirèrent un prestige
énorme. C’était une
opportunité inégalable pour expliquer
à des étudiants qui étaient
scandalisés par le comportement de la police et par les
mensonges des autorités comment le capitalisme
gâchait la vie des gens et comment il pouvait être
combattu. C’est ce qu’entreprirent les dirigeants
les plus célèbres - Cohn-Bendit, Geismar et
Sauvegeot - à l’occasion de réunions
publiques, en intervenant à la radio et dans les journaux.
C’est ce que les petites organisations
révolutionnaires à
l’intérieur du mouvement - la Jeunesse communiste
révolutionnaire (JCR) et la Fédération
des étudiants révolutionnaires, toutes deux
trotskistes, l’Union des jeunes communistes
(marxiste-léniniste) et le Parti communiste de France
(marxiste-léniniste), tous deux maoïstes -
entreprirent aussi en multipliant les débats.
C’est ce que fit un grand nombre
d’étudiants nouvellement politisés
à travers des milliers de discussions dans les
universités qu’ils occupaient, dans les
cafés et les bars, aux coins des rues à travers
tout le Quartier Latin.
Très tôt, le mouvement étudiant
élabora un nouveau mécanisme organisationnel pour
faire de ceux qui venait de rejoindre le mouvement des nouveaux
apôtres diffusant leur message dans des zones nouvelles. Des
Comités d’Action furent
créés, chacun comportant tout d’abord
10 à 25 personnes, capables de se rencontrer pour agir tous
les jours. En quelques jours ils étaient des centaines
écrivant des milliers de tracts, les distribuant dans tout
Paris, tenant des réunions impromptues à la fois
autour du Quartier Latin et dans des quartiers ouvriers, attirant des
nouvelles personnes et discutant avec elles comment elles pourraient
révolutionner leur propre zone de vie sociale.
« Une colonne volante d’agitation s’est
créée qui visite les arrondissements et les
banlieues avec un camion recouvert de drapeaux et de posters comme une
plate-forme. Ils vendent le journal de l’UNEF, Action,
distribuent des tracts, ‘provoquent’ de petites
réunions, se constituent en petit groupes de discussion sur
les trottoirs... »40
Lorsque la Sorbonne fut occupée le 13 mai, elle devint le
centre organisationnel. Ses locaux servirent de bureaux aux
Comités d’action, ses
amphithéâtres servirent de salles de
réunion pour des assemblée quotidiennes de
délégués de la plupart des
comités. Le plus grand des
amphithéâtres devint le lieu de discussions
ininterrompues sur comment révolutionner la
société. Lorsque l’écrivain
et philosophe Jean-Paul Sartre vint parler, 10 000 personnes se
tassèrent dans une salle faite pour en contenir
habituellement quatre fois moins.
Un autre centre d’agitation révolutionnaire,
dirigé principalement vers les intellectuels
petits-bourgeois, fut créé le 15 mai lorsque des
Comités d’action ‘culturels’
occupèrent le Théâtre National de
France de l’Odéon. A
l’intérieur une banderole proclamait : «
Lorsque l’Assemblée Nationale devient un
théâtre bourgeois, le théâtre
bourgeois devient une assemblée nationale. »
Quelques sept mille personnes participaient chaque jour aux
débats qui y avaient lieu.
Lorsque la période de la grève
générale arriva ce n’était
plus simplement les étudiants qui prenaient part aux
discussion à la Sorbonne et à
l’Odéon. Le Quartier Latin était devenu
un aimant pour tous ceux qui étaient attirés par
l’essor révolutionnaire. De jeunes travailleurs
participaient au mouvement, les membres de la classe moyenne allaient
voir le spectacle de la ‘révolution’ en
mouvement, comme ils allaient voir auparavant une pièce
à la mode ou le dernier film sorti sur les écrans.
C’est le Quartier Latin qui fournit la plupart de la
symbolique révolutionnaire des
événements de mai. Les bâtiments
universitaires, avec leurs drapeaux noirs et rouges, et leurs
réunions quasi-permanentes, bâtiments que la
police n’osait approcher, ressemblaient à une zone
« libérée ». Les slogans
griffonnés sur les murs de la Sorbonne - «
L’imagination au pouvoir », « Faites de
vos rêves une réalité et de votre
réalité un rêve » - furent
télégraphiés à travers le
monde par les médias.
Cependant il était absolument faux de dire que
l’ensemble du mouvement étudiant était
révolutionnaire. Lorsque la Sorbonne fut occupée,
trois tendances distinctes émergèrent.
D’abord ceux qui étaient
révolutionnaires, trotskistes, maoïstes ou
anarchistes, considéraient que la véritable
remise en cause de la société se trouvait
désormais en dehors de l’université,
parmi la classe ouvrière. Ce qui leur importait,
c’était d’aller dans les usines et les
quartiers ouvriers, en utilisant la Sorbonne au mieux, comme une
plate-forme de lancement.
Ensuite il y avait ceux qui se considéraient comme des
révolutionnaires mais qui estimaient que
l’université devait être le
siège central de leur révolution. Leur slogan
tendait à être le « pouvoir
étudiant » qui serait
réalisé en rendant les universités
autogérées, organismes autonomes que tout
étudiant ou travailleur pourrait fréquenter sans
restrictions ni examens. Ils défendaient
l’idée que c’était
l’équivalent étudiant du «
pouvoir ouvrier » qu’il fallait dans les
entreprises.
Il est indiscutable que les révolutionnaires du «
pouvoir étudiant » ont attiré beaucoup
de soutien chez la masse des étudiants. Ils
s’attaquaient directement à
l’aliénation, aux sentiments
d’absurdité et d’impuissance
associés aux différentes étapes du
système d’examen. Mais ils étaient
confrontés à un dilemme insurmontable. La
majorité des étudiants pouvait
détester le système des examens, ils
n’en savaient pas moins qu’ils devaient les
réussir s’ils voulaient se garantir une place
à l’université
l’année suivante ou s’ils voulaient
s’assurer une chance d’obtenir un emploi quand ils
auraient terminé. Ils sentaient que l’action
étudiante ne pouvait pas à elle seule changer
suffisamment l’ensemble de la société
pour proposer une quelconque alternative.
Ce sentiment amena beaucoup d’étudiants
à se retirer des occupations pour continuer leurs
études de leur côté. Ceci fit
émerger une troisième tendance parmi ceux qui
restaient, un réformisme qui cherchait comment modifier le
système des examens et les structures
d’autorité à
l’intérieur de l’université
d’une manière acceptable pour les grands
professeurs et les sections les plus
‘libérales’ de la classe dirigeante.
Pendant la semaine d’occupation de la Sorbonne
après le 13 mai, à
l’assemblée des Comités
d’action fut exprimée la crainte que le mouvement
ne décline parce que les étudiants
étaient devenus plus réceptifs à
l’idée d’accepter des
réformes.41 Les
partisans d’un « pouvoir
étudiant » se heurtaient aux limites du slogan
lui-même - la véritable impuissance des
étudiants.
Ce qui empêcha que ce problème ne fasse couler le
mouvement, dès ce moment et plus tard, fut l’essor
du mouvement des travailleurs. Le développement des
grèves de masse ce même week-end offrait une
alternative sans laquelle le mouvement étudiant aurait
immédiatement basculé de
côté du réformisme. Mais bien que le
soulèvement des travailleurs se soit grandement
inspiré et ait été en partie
influencé par le mouvement étudiant, il avait sa
propre dynamique.
Au début du mouvement étudiant, il n’y
avait pas grande chose en termes d’organisation
étudiante sur les facultés. Ce fut une des
raisons pour lesquelles les révolutionnaires purent jouer un
tel rôle dirigeant. Chez les travailleurs la frustration
provoquée par le régime gaulliste avait grandi
depuis bien plus longtemps que chez les étudiants. Mais il y
existait une organisation implantée organiquement
même s’il n’y avait qu’une
minorité à être directement
impliquée dans la plupart des lieux de travail.
De nombreux travailleurs considéraient le Parti communiste
et le syndicat qu’il dominait, la CGT, comme leurs
organisations de classe. Ceci ne valait pas seulement pour les
centaines de milliers de membres du Parti communiste ou pour le million
et demi de membres de la CGT. Ceci valait aussi pour les nombreux
travailleurs qui n’avaient rejoint ni l’un ni
l’autre mais qui les considéraient comme la
section militante active de leur classe, la section qui
défendait les intérêts des autres
travailleurs. Aux élections statutaires des
délégués du personnel, la
moitié des ouvriers manuels votèrent pour des
listes de la CGT. Aux élections parlementaires et
municipales, le Parti communiste récoltait environ 5
millions de voix.
De plus, de nombreux travailleurs, en particulier les travailleurs plus
âgés qui se souvenaient de la
résistance pendant la guerre et des amers conflits
d’avant-guerre, se sentaient liés au Parti
communiste plus que par une simple idéologie.
C’est du parti qu’ils avaient appris tout ce
qu’ils savaient de la lutte de classe. Ils avaient connu des
gens qui étaient morts pour leur croyance dans le parti
pendant la guerre. Il en résultait que le parti
n’avait pas seulement beaucoup de membres et de sympathisants
mais aussi qu’il était capable de mobiliser ses
partisans pour faire tout ce que la direction décidait. Il
fut capable, par exemple, d’assurer que la CGT serait forte
d’un service d’ordre de 20 000 membres pour la
manifestation du 13 mai - 20 000 militants prêts à
suivre, avec une discipline quasi militaire, les ordres des dirigeants
communistes du syndicat.
Très tôt, les communistes et la CGT
montrèrent qu’ils n’aimaient pas
l’agitation des étudiants et qu’il
n’étaient pas du tout enthousiastes à
l’idée de voir le mouvement
s’étendre aux travailleurs. Des dirigeants
clés du parti, comme Georges Marchais (plus tard le
secrétaire général le plus impopulaire
que le parti ait jamais connu), s’opposèrent
même à l’appel de la CGT à
une grève générale d’une
journée le 13 mai42 et
étaient
également contre soutenir le mouvement de grève
qui se développa spontanément plus tard dans la
semaine.43
Mais la plupart des dirigeants communistes et de la CGT pensaient
qu’ils ne pouvaient plus ignorer un mouvement
qu’ils n’avaient pas initié. Leurs
propres membres montraient des signes de rébellion. De plus
les dirigeants avaient beaucoup à gagner en soutenant un
certain degré d’action, à condition
qu’ils sachent le maîtriser et que
l’action militante puisse être cantonnée
aux limites qu’ils auraient fixées.
La politique est l’exercice du pouvoir. En fin de compte, le
seul véritable pouvoir dont disposait le Parti communiste -
comme monnaie d’échange à mettre sur la
table de la société bourgeoise - provenait de
leur capacité à contrôler une partie de
la classe ouvrière.
Le Parti communiste voulait avoir une influence dans le parlement. Il
avait pour but de former un front électoral avec les restes
des Partis socialiste et radical. Il avait déjà
fait la moitié du chemin. En 1965, il avait convaincu
François Mitterrand, ancien ministre de
l’intérieur (qui ne se proclamerait pas socialiste
avant quelques années), d’accepter que le Parti
communiste participe à sa campagne
présidentielle. En 1967 le Parti communiste avait conclu un
accord électoral avec la Fédération de
la gauche qui regroupait les socialistes de droite avec les radicaux de
la classe moyenne. Mais il voulait sceller l’alliance en
s’entendant sur un programme électoral commun et
un accord donnant aux communistes des postes ministériels en
cas de victoire électorale.
Le Parti communiste ne pouvait gagner tout cela que s’il
pouvait montrer à ses alliés potentiels
qu’il disposait d’un soutien substantiel dans la
classe ouvrière que ceux-ci ne pouvaient obtenir.
D’après la plupart de ses dirigeants,
c’était en prenant en main le mouvement de
grève et en exerçant un contrôle
étroit sur celui-ci que cela était possible.
Les dirigeants de la CGT voulaient eux être reconnus comme
des partenaires légitimes dans les négociations,
mais plutôt par le gouvernement et les patrons que par les
parlementaires de gauche. En particulier, ils voulaient mettre fin
à la discrimination exercée depuis longtemps par
certains patrons contre la CGT. Y parvenir n’était
possible qu’en faisant la preuve qu’ils
étaient capables de démarrer et
d’arrêter les luttes de la classe
ouvrière.
La grève d’une journée du 13 mai
semblait convenir parfaitement à leurs ambitions. Elle leur
permit de s’identifier suffisamment au mouvement
étudiant victorieux pour dissiper le
mécontentement qui flottait parmi leurs propres rangs. En
même temps ils affichaient leur force de façon
à impressionner tout le monde et cela, semblait-il, sans le
moindre risque de déclencher un mouvement qui leur
échapperait.
La multiplication spontanée de grèves et
d’occupations d’usines plus tard dans la semaine
compliquèrent les choses. C’était un
mouvement dont le contrôle risquait de leur
échapper. C’est la raison pour laquelle ils ne
firent rien pour encourager ou propager les premières
grèves à Sud-Aviation ou à
Cléon. Cependant, une fois que le mouvement était
entamé, il semblait plus dangereux de rester en retrait que
de ‘courir en première ligne’ pour le
canaliser et le contrôler. A partir du jeudi soir
c’est ce qu’ils firent.
Les militants du parti et les militants syndicaux eurent pour consigne,
non seulement de soutenir les grèves qui
démarraient spontanément, mais de prendre les
devants en impliquant dans le mouvement des nouveaux lieux de travail,
en organisant des piquets, en se décrétant
eux-mêmes comités de grève, en
s’assurant qu’ils prenaient en charge les
occupations. Leur tâche était à double
face : étendre le mouvement de grève mais aussi
le contrôler, s’assurer qu’il restait
canalisé par le syndicat et qu’il
n’était influencé ni par les groupes
révolutionnaires ni par les étudiants.
A la grève de Renault Billancourt on vit très
tôt ce que cela signifiait. Des étudiants de la
Sorbonne firent une ‘longue marche’ à
travers Paris pour montrer leur solidarité et pour proposer
leur soutien. Ils furent bloqués par des rangées
du service d’ordre de la CGT qui
empêchèrent l’accès vers les
travailleurs à l’intérieur de
l’usine. Cette expérience fut
répétée à moindre
échelle usine après usine. La lutte des
étudiants avait peut-être inspiré la
lutte des travailleurs mais la CGT et le Parti communiste
étaient déterminés à ce que
« leurs » travailleurs ne soient pas
influencés par les étudiants
révolutionnaires.
Pour contrôler les grèves les militants syndicaux
et les militants du parti découragèrent les
autres travailleurs de participer aux occupations ou à
discuter des problèmes que soulevait le mouvement. Comme
l’écrit un historien du Parti communiste et de la
CGT :
« A départ la préoccupation majeure de
la confédération, dans les jours qui suivirent le
17 mai, fut de s’assurer que les militants CGT dirigeraient
le plus de comités de grève élus
localement possible. »
Le résultat fut que
« Dans une minorité de cas...les occupations
étaient un phénomène de masse qui
donnaient lieu à un grand nombre de discussions et de
débats. Mais le plus souvent les actions étaient
encadrées, c’est à dire que des usines
entières étaient occupées par des
équipes squelettiques constituées par les piquets
et des travailleurs de la maintenance...Dans ce genre de cas, la
plupart des grévistes restaient probablement à la
maison et suivaient à la radio et à la
télévision, sûrement avec beaucoup de
sympathie, comment la crise évoluait. »44
Cela eut forcément un effet considérable sur le
mouvement dans son ensemble. La politisation qui
s’était développée parmi les
étudiants et qui allait affecter une minorité de
travailleurs ne s’étendit pas à la
masse des travailleurs parce qu’on les retint de participer
au conflit et de discuter des enseignements à en tirer.
Les accords de Grenelle furent révélateurs du
rôle que jouèrent la CGT et le Parti communiste.
Le gouvernement ne réussit pas à satisfaire
beaucoup des revendications clés des dirigeants syndicaux :
l’augmentation des salaires ne profitait
qu’à un travailleur sur cinq et
n’offrait rien aux principaux groupes qui avaient
déclenché la grève; il n’y
avait aucune garantie de paiement des journées de
grève; il n’y avait pas de réduction du
temps de travail, pas d’augmentation automatique
indexée sur le coût de la vie pour
protéger la valeur des hausses de salaires dans les mois
à venir. Pourtant les dirigeants syndicaux pouvaient sortir
de la réunion en disant : « Grenelle
représente un tournant dans les relations entre les
syndicats et le gouvernement »45.
Pourquoi ? Parce
qu’après de nombreuses années, le
gouvernement permettait aux syndicats de contrôler les
travailleurs à sa place !
Cependant, les communistes et la CGT devaient rester toujours attentifs
pour protéger leur flanc gauche. C’est pourquoi,
après l’hostilité avec laquelle Renault
Billancourt avait accueilli les accords, la CGT donna le feu vert
à ses membres pour qu’ils restent
mobilisés sur des revendications locales.
La deuxième confédération la plus
importante, la CFDT, avait suivi une stratégie
différente de celle de la CGT pendant des années.
Elle n’était liée à aucun
parti politique et s’occupait surtout de recruter et
d’étendre son influence. Pour plusieurs de ses
dirigeants, la façon d’y arriver
c’était, à travers les luttes,
d’étendre les droits de négociation
à la base plutôt que de planifier nationalement
des démonstrations de force d’une
journée ou d’une demie journée comme le
faisait la CGT. Et, comme c’est souvent le cas pour les
syndicats plus petits qui espèrent grandir vite, les
dirigeants nationaux de la CFDT n’eurent aucun complexe
à laisser les militants locaux faire ce qu’ils
voulaient, du moment qu’ils recrutaient de nouveaux membres.
C’est ainsi qu’une
confédération syndicale traditionnellement
à droite de la CGT (et qui avait eu récemment des
liens informels avec le M.R.P.
chrétien-démocrate) s’engagea dans une
phraséologie de gauche et avait des représentants
liés au petit parti socialiste de gauche, le PSU.
Après avoir d’abord été
contre le mouvement étudiant, la CFDT s’y rallia
avant la CGT et établit des liens avec l’UNEF.
Lorsque la vague de grève déferla, les dirigeants
de la CFDT ne se cantonnèrent pas à des
revendications purement économiques comme le faisait la CGT.
Au lieu de cela ils parlèrent en des termes qui pouvaient
paraître révolutionnaires à des
militants déçus par le comportement du Parti
communiste et de la CGT, mettant en avant la revendication
d’’autogestion’ (le contrôle
par les travailleurs) - sans pour autant expliquer clairement si cela
signifiait une participation aux structures de gestion existantes ou
s’il fallait les renverser.
Mais au moment crucial, la CFDT était tout aussi
prête que la CGT à conclure de sales accords. Ils
ne rejetèrent pas la proposition de Grenelle, même
si plus tard ils seraient prêts à un discours
militant pour attirer les dissidents de la CGT.
Comme nous l’avons vu, l’échec des
accords de Grenelle pour arrêter la grève amena
beaucoup de dirigeants capitalistes de premier plan à penser
que le régime de de Gaulle était fini. Mais cela
constituait un problème tout aussi important pour les
dirigeants du Parti communiste, de la CGT et de la CFDT que pour le
gouvernement. Leur but avait toujours été de se
servir de l’agitation comme d’une monnaie
d’échange pour augmenter leur propre pouvoir
à l’intérieur du système
existant. Mais à présent ce système
était lui-même remis en cause. Comme le dit un des
dirigeants de la CFDT, il ne restait plus d’
«interlocuteur » compétent avec qui
négocier.46
Les dirigeants syndicaux et ceux du parti montrèrent tous
des signes de panique. Ils n’avaient pas eu
l’intention de renverser le gouvernement. Mais s’il
devait tomber alors il leur fallait s’assurer qu’il
ne tombe pas dans des mains trop éloignées des
leurs. Les dirigeants de la CFDT soutinrent une marche de
l’UNEF jusqu’au stade Charléty
où 40 000 personnes se réunirent et où
les discours étaient à tonalité
révolutionnaire, pour ensuite reprendre l’appel
lancé par François Mitterrand à former
un gouvernement dirigé par Mendès-France. Les
communistes et la CGT étaient maintenant vraiment
effrayés. Ils craignaient de se faire éclipser
par un mouvement qui rassemblait ceux qui étaient
à leur propre gauche et à leur propre droite,
d’un côté une grande partie des
étudiants, et de l’autre des hommes politiques
socialistes et radicaux. La seule façon pour eux
d’empêcher que d’autres partisans leurs
soient enlevés était d’organiser leur
propre manifestation politique: le mercredi (deux jours
après l’assemblée à Renault)
ils organisèrent leur manifestation massive en faveur
d’’un gouvernement populaire et
démocratique’.
C’était une partie de bluff et de double-bluff. Ni
la CGT, ni le Parti communiste, ni la CFDT, ni Mitterrand ou
Mendès-France n’étaient prêts
à prendre le risque de lutter sérieusement pour
renverser de Gaulle. Les seules personnes qui auraient pu
être prêtes à le faire
c’était une partie des étudiants
révolutionnaires - mais tenus en respect hors des usines,
les forces leur manquaient. Au lieu de cela le but du jeu consistait
pour chacun à s’assurer le droit de prendre part
à l’action au cas où de Gaulle
partirait de lui-même. Le régime tout entier
n’avait plus qu’à mettre leur bluff
à l’épreuve. C’est ce
qu’il fit le jeudi 30 mai.
Le
dénouement.
Si nous ne savons pas exactement ce qui s’est
passé lorsque de Gaulle était en Allemagne le 29
mai, nous savons ce que lui et son premier ministre, Pompidou, ont fait
lorsqu’il revint en France le lendemain.
D’abord, ils mirent en branle la machine du parti gaulliste
pour organiser une manifestation de soutien au régime dans
le centre de Paris. Puis, ils firent savoir qu’ils
concentraient des troupes de l’armée autour de la
ville. Enfin, lorsque la manifestation commença à
se rassembler, de Gaulle s’exprima à la radio et
à la télévision.
Son message était clair et alla droit au but. Il
s’accrochait au pouvoir. Ceux qui le défiaient
usaient des moyens de l’« intimidation, de la
propagande et de la tyrannie » aux ordres du «
communisme totalitaire ». Il fallait les arrêter,
par la force si besoin était. Et au lieu du
référendum, qu’il leur était
impossible de mettre en place, il dissolvait le parlement et appelait
à des élections.
Voilà exactement ce que les pro-gaullistes voulaient
entendre : « communisme totalitaire ». Ils avaient
été impuissants pendant au moins un mois pendant
que la gauche prenait possession de rue. A présent, ils
essaimaient des parties les plus riches de la capitale vers la place de
la Concorde pour acclamer de Gaulle et exprimer leur mépris
pour les travailleurs et les étudiants.
On a souvent dit que cette manifestation, forte de 5 à 600
000 personnes, a fait tourner la chance en faveur de de Gaulle.
C’est un jugement erroné.
C’était une chose pour les gens aisés
de marcher un soir à travers le centre de Paris.
C’en était une tout autre de remettre la
totalité de la machine industrielle française en
marche. En effet, cette nuit-là, ils
n’osèrent même pas traverser la Seine
pour aller défier les étudiants qui
contrôlaient encore la rive gauche.
En termes de forces à sa disposition, la faiblesse
réelle du régime fut
démontrée la nuit suivante. La police tenta de
briser la grève des cheminots en expulsant les piquets de
certaines gares. Mais ils ne purent forcer les travailleurs
à reprendre le travail, et le réseau resta
paralysé.
Le véritable atout de de Gaulle a été
de mettre à l’épreuve le bluff des
dirigeants syndicaux et des hommes politiques de gauche.
C’est à eux en personne qu’il
s’adressait lorsqu’il posa le choix entre une
guerre civile ou le laisser présider aux
élections parlementaires.
La première réaction des parlementaires de gauche
après le discours de de Gaulle fut de le
dénoncer. « De Gaulle a lancé un appel
à la guerre civile », dit Mitterrand, «
c’est la voix d’un dictateur ».47
L’opinion du Parti communiste était similaire.
Pourtant, aucun des partis de gauche ou des syndicats ne suivirent de
telles affirmations en déclarant la guerre au
régime. Au lieu de cela ils
s’empressèrent d’accueillir
favorablement les élections. « C’est
dans les intérêts des travailleurs » dit
Séguy le jour suivant, «
d’être capables d’exprimer leurs
désirs de changement dans le contexte des
élections. »48
Et pour la CGT et le Parti communiste, préparer la bataille
électorale signifiait en finir avec le mouvement de
grève aussi vite que possible. En trois jours des
négociations furent conclues entraînant la reprise
du travail dans les secteurs clés du service public:
l’électricité et le gaz, La Poste, les
chemins de fer. Ce que la police n’avait pas
réussi à faire le samedi soir, la CGT y parvint
le mardi.
Ce week-end là était un pont. Lorsque les gens
entamèrent leur week-end le vendredi soir, le gouvernement
était encore très faible, malgré la
manifestation de la nuit précédente. Lorsque le
pont prit fin le mardi, les voies de communications fonctionnaient
à nouveau dans la majeure partie du pays,
l’essence était accessible à tous et
l’élan du mouvement de grève
était brisé. Les riches et les puissants purent
alors enfin pousser un soupir de soulagement.
Les
révolutionnaires
Le choix du Parti communiste et de la CGT d’en finir avec le
mouvement des grèves à des fins
électorales ne se fit pas sans contestation. Deux jours
après le discours de de Gaulle, 30 000 manifestants
défilèrent dans les rues de Paris en scandant
« Elections, trahison » et « Ce
n’est qu’un début - le combat continue
». Mais, si en temps ‘normal’ 30 000
personnes peuvent sembler beaucoup, ce n’était pas
suffisant pour influer de façon déterminante sur
la crise politique que la société
française connaissait alors. Ils pouvaient faire beaucoup de
bruit dans les rues. Mais ils ne pouvaient en aucun cas
empêcher que se fassent les accords clés qui
mettaient un terme aux grèves dans les grandes entreprises
publiques.
Cela ne signifiait pas que les travailleurs dans ces entreprises
étaient nécessairement satisfaits de reprendre le
travail. Même si les patrons de
l’électricité et du gaz, des chemins de
fer et du Métro offraient de larges concessions
économiques, les travailleurs ont souvent retardé
le moment de les accepter. En effet, d’après ce
qu’en dit un dirigeant syndicaliste par la suite :
« Malgré la question de l’argent et
autres difficultés...la grève était un
peu devenue comme une fête. Pendant deux ou trois semaines
les grévistes avaient fait l’expérience
d’une atmosphère de liberté totale :
pas de patron, pas de chef, la hiérarchie avait disparu.
C’est pourquoi les gens hésitèrent
avant d’arrêter la grève. »49
Une fois le travail repris, nombreux étaient ceux qui
étaient prêts à arrêter
à nouveau :
« Dans certains dépôts de la RATP, par
exemple, tout ce qu’il fallait c’était
qu’un militant déterminé soit
présent, le genre de militant que la CGT appelait un
« gauchiste »; ou bien, comme dans certains
dépôts postaux, il suffisait qu’une
revendication précise, comme la réduction de la
semaine de travail, ne soit pas satisfaite. »50
Mais de tels militants étaient rares et isolés.
La gauche révolutionnaire était
extrêmement faible au début des
événements de mai - les organisation
maoïstes et trotskistes avaient à peu
près 400 membres chacune et aucun d’entre eux
n’appartenait à la classe ouvrière.
Même le groupe trotskiste Voix Ouvrière ( plus
tard rebaptisé Lutte ouvrière) qui refusa de
faire un travail politique dans le milieu étudiant,
était constitué en grande partie
d’étudiants et d’anciens
étudiants qui diffusaient des tracts à
l’extérieur des usines.
Pendant le mois de mai, le nombre d’individus qui se
considéraient
‘révolutionnaires’
s’était massivement accru,
jusqu’à se chiffrer en dizaines de milliers. Mais
la plupart étaient des étudiants. La
façon dont le Parti communiste et la CGT
assurèrent que les grèves restent passives et la
manière dont ils exclurent les étudiants
révolutionnaires des usines assura que ce soit le cas.
La faiblesse des étudiants révolutionnaires se
révéla clairement lors de la manifestation
à laquelle l’UNEF appela le 24 mai pour protester
contre l’expulsion de Dany Cohn-Bendit alors qu’il
rentrait en France après un voyage en Allemagne. Les
communistes et la CGT cherchèrent à saboter le
mouvement en appelant eux aussi à une manifestation le
même soir. La police ignora
délibérément la CGT et attaqua la
manifestation étudiante forte de 30 000 personnes. Un
étudiant fut tué, beaucoup d’autres
furent blessés ou arrêtés.
Ce soir-là, les leaders du mouvement étudiant
comme Dany Cohn-Bendit, reconnurent que le mouvement
n’avancerait pas s’il ne faisait que manifester
dans la rue. Les étudiants devaient se frayer un passage
vers ceux qui étaient impliqués dans les
grèves.51
Mais, même lorsque les étudiants nouvellement
révolutionnaires parvinrent à gagner une audience
parmi les jeunes ouvriers, les problèmes demeuraient. Un
jeune ouvrier de chez Renault raconta les discussions qu’il
avait eues avec les étudiants qui avaient marché
jusqu’à Billancourt
« Le contact était bon avec les
étudiants, mais leurs arguments
n‘étaient pas clairs. Il faut voir que
c’était la première fois que nous
rencontrions ce genre d’individu. Nous
n’étions pas habitués à leur
façon de parler et ils nous faisaient l’effet de
bêtes curieuses venant d’un autre monde.
»52
Le problème venait en partie de la nature de certaines des
idées ‘révolutionnaires’
qu’avaient les étudiants. Beaucoup
d’entre eux étaient influencés par des
idées anarchistes et tiers-mondistes, et
d’après eux la classe ouvrière
était ‘achetée’ par le
système et l’ennemi n’était
pas tant le capitalisme que la ‘société
de consommation’ - la recherche du bien-être
matériel. Cela pouvait avoir un attrait moral pour des
étudiants rejetant la paisible existence des classes
moyennes offerte à ceux qui se compromettaient avec le
système; cela pouvait difficilement représenter
un attrait pour des travailleurs pour qui avoir une voiture, un
lave-linge, un frigo, une télévision
étaient autant de moyens d’échapper
à la médiocrité de la vie
ouvrière.
De telles attitudes signifiaient que pendant que la CGT tentait de
confiner les grèves à des exigences purement
économiques, en affirmant que les ouvriers
n’étaient pas intéressés par
les problèmes sociaux et politiques plus larges, beaucoup de
ces étudiants rejetaient les revendications
économiques comme hors de propos et parlaient simplement de
‘contestation’,
‘démystification’, ‘lutte
contre l’autorité’ et de la
‘révolution’.
Mais il y avait un problème même avec ceux des
étudiants qui, sous l’influence de groupes tels
que la JCR, comprenaient que la lutte pour des revendications
matérielles amenait de nombreux groupes de travailleurs
beaucoup plus loin dans la remise en cause de l’Etat. Les
étudiants étaient en grande majorité
issus de la classe moyenne et s’étaient
politisés au travers de discussions abstraites qui se
déroulaient dans le milieu universitaire. Le
résultat était qu’ils ne savaient pas
comment expliquer leurs idées à des travailleurs
ayant une expérience des choses très
différente et avaient tendance à parler un
langage ‘intellectualiste’ qui n’avait
pas de sens pour la plupart de travailleurs.
C’étaient des faiblesses que la gauche
révolutionnaire ne pouvait dépasser
qu’au cours de la lutte, avec des étudiants se
battant aux côtés des travailleurs les plus
militants, apprenant d’eux la réalité
de la vie de la classe ouvrière et les aidant à
généraliser à partir de leur propre
expérience.
Les Comités d’action donnait les moyens aux
étudiants et aux travailleurs d’agir et apprendre
ensemble. Le petit nombre de socialistes révolutionnaires
qui avaient été actifs avant mai eurent la
possibilité d’étendre leur influence au
cours des événements en exposant leurs
idées au sein de ces Comités qui ensuite les
diffusaient à une audience bien plus large.
Dans cette mesure, les Comités d’action
fonctionnèrent comme un substitut pour un parti socialiste
révolutionnaire. Mais ce n’en était pas
un particulièrement bon. Sur la base des débats
soutenus qui ont lieu bien avant une montée de luttes de
masse, un parti révolutionnaire développe une
analyse claire des événements, une
compréhension quant à la façon
d’argumenter pour défendre son point de vue face
aux différentes sections de travailleurs, et une discipline
interne consentie. Il peut réagir rapidement et comme un
seul homme à des événements changeant
rapidement. Les Comités d’action
n’avaient aucun de ces avantages. A des moments
clés, leurs assemblées
générales s’embourbaient dans des
discussions apparemment interminables de telle façon
qu’ils ne pouvaient pas réagir aux manoeuvres du
régime, du Parti communiste et de la CGT ou des dirigeants
de gauche .
Ce problème se posa de façon
extrêmement aiguë après le discours de de
Gaulle du 30 mai. Un peu partout, les gens cherchaient une alternative
qui répondrait à sa menace d’une guerre
civile, quelque chose d’autre que l’appel
à la reprise du travail lancé par la CGT. Mais le
mouvement étudiant était incapable d’en
proposer une. Une réunion le 1er juin pour
établir un ‘mouvement
révolutionnaire’ n’aboutit à
rien ; l’assemblée des Comités
d’action le soir suivant fut également
infructueuse : les discussions traînèrent
jusqu’à ce que beaucoup de
délégués quittent la salle,
épuisés.53
En plus de cela, même les estimations les plus optimistes
quant à l’influence des Comités
d’action déclarèrent que ceux-ci
n’existaient plus que dans un quart des lieux de travail en
grève.54 Dans beaucoup
de ces endroits les
comités n’étaient que des groupes
d’étudiants et de jeunes travailleurs, capables
d’exercer une pression mais éprouvant beaucoup
plus de difficultés quand il s’agissait de
contester, sur le lieu de travail, la direction de militants CGT
implantés.
Ceci eut pour résultat que, si la gauche
révolutionnaire pouvait agir comme un pôle
d’attraction pour les travailleurs qui ne voulaient pas
suivre l’abandon de la grève par le Parti
communiste et la CGT, elle ne pouvait cependant pas
l’empêcher. Et donc elle ne pouvait pas
empêcher la liquidation du mouvement de mai.
La
fin amère
Un mouvement social puissant, impliquant des millions de gens ne peut
pas simplement s’immobiliser. Si sa dynamique
première se brise, il commence à faire marche
arrière. Tous ceux, à moitié
convaincus, que le mouvement a pu entraîner par sa confiance
et sa puissance, s’en détachent, ne le voyant plus
comme un moyen d’en finir avec les frustrations et les
oppressions mesquines qui paralysent leur vie. Tous les politiciens
opportunistes qui l’avaient vu comme un bon moyen de faire
avancer leur carrière sautent alors dans un autre wagon.
Tous les ennemis du mouvement se sentent renforcés par
l’affaiblissement de son influence sur ceux qui vacillaient
entre lui et eux.
La décision des communistes et de la CGT de remettre les
entreprises publiques au travail conduisit inévitablement
à l’écroulement du mouvement de mai. Le
rétablissement des transports publics et de la distribution
de gaz mit fin à la paralysie des sections de la classe
moyenne qui soutenaient le gouvernement. La machine politique gaulliste
redevint opérationnelle, avec diffusions de tracts collages
d’affiches et organisation de manifestations locales et
nationales. Les gens qui, à peine une semaine plus
tôt, considéraient que seul un gouvernement de
gauche, quel qu’il soit, permettrait un retour à
l’ordre, s’en remettaient à nouveau
à de Gaulle. La possibilité d’une
mutinerie dans la police disparut car, pour la première fois
depuis le début des manifestations étudiantes,
elle sentait qu’au moins une partie du
‘public’ la soutiendrait si elle en venait
à durcir son action.
Cette semaine là, pour la première fois la police
attaqua les grévistes. Le 5 juin elle prit le
contrôle des studios de radio et de
télévision aux grévistes. Le
lendemain, les CRS pénétrèrent dans
l’usine Renault à Flins et expulsèrent
les piquets. Le jour suivant ils répondirent violemment
à la tentative des grévistes qui tentaient de
reprendre possession des lieux, tuant un lycéen. Le 10 juin,
les CRS furent appelés à intervenir dans le
Quartier Latin pour la première fois depuis le 13 mai. Le 11
juin ils pénétrèrent dans
l’usine Peugeot à Sochaux frappant les
grévistes alors qu’ils tentaient de
s’enfuir et attaquant les travailleurs de la zone
environnante, en tuant deux. Ce même jour il y eut des
attaques par la police sur les travailleurs et les étudiants
à St.Nazaire, Toulouse et Lyon. Quelques jours plus tard, le
gouvernement interdit formellement toute les organisations trotskistes
et maoïstes ainsi que le Mouvement du 22 mars, alors
qu’il libérait le général
Salan, dirigeant de l’organisation terroriste de droite du
début des années 60, l’OAS.
Mais ce ne sont pas les attaques de la police en elles-mêmes
qui ont brisé les grèves qui continuaient. A
Flins et à Sochaux les travailleurs
réoccupèrent les usines et la police finalement
se retira. Les grèves à la radio et à
la télévision se poursuivirent pendant des
semaines.
Cependant l’esprit des grèves avait
changé du tout au tout. Partout les travailleurs
étaient à l’offensive
jusqu’au 31 mai. Lorsque le secteur public reprit le travail
ce week-end là, les patrons se sentirent assez confiants
pour passer à l’offensive.
Les concessions faites par le gouvernement lors des accords de Grenelle
avaient eu pour but de diviser le mouvement ouvrier. Ils offraient de
fortes augmentations à une minorité de
travailleurs ayant un bas salaire, mais beaucoup moins aux grandes
usines d’équipement et de textile qui avaient
été les fers de lance des grèves de
masse. Il s’agissait d’obtenir un retour au travail
qui laisserait ces usines sans gains conséquents. Cette
tactique n’aboutit pas tant que les services publics
clés étaient encore en grève. Mais
maintenant que la CGT avait réussi à leur faire
reprendre le travail, les choses étaient bien
différentes. La lutte usine par usine pour obtenir des
‘améliorations locales’ permit aux
patrons d’épuiser ces mêmes usines qui
avaient dirigé le mouvement de mai.
Plus tard un dirigeant syndical des métallos dit :
« Ni le gouvernement ni les patrons
n’étaient prêts à pardonner
la peur qu’ils venaient de connaître. Ils
s’étaient trouvés impuissants face aux
étudiants, ils n’avaient aucun pouvoir contre les
travailleurs du secteur public qui avaient les moyens de paralyser le
pays tout entier. Mais si les industries de l’automobile et
de la métallurgie prolongeaient leur paralysie de deux
semaines, il était embêtant mais
nécessaire de forcer les travailleurs militants à
abandonner. En les punissant, ils effaçaient un mois de
capitulations gouvernementales et de honte patronale. »55
Dans ce nouveau climat, les patrons usèrent de toutes leurs
vieilles méthodes pour casser les syndicats - des votes
secrets où des ‘majorités’
fictives votaient pour le retour au travail, l’utilisation de
syndicats jaunes et de contremaîtres pour forcer les piquets
de grèves, l’utilisation de la police pour
tabasser des travailleurs en grève, les
déclarations que quiconque résistait à
de telles actions était un ‘dangereux
provocateur’.
Au départ les attaques des patrons et du gouvernement firent
réagir les groupes qui avaient déjà
repris le travail et les incitèrent à se
mobiliser à nouveau en solidarité avec ceux qui
étaient encore en grève. Ce sentiment
était tel que la CFDT proposa une journée
d’action pour les soutenir. Mais la CGT s’en prit
à la « décision unilatérale
de la CFDT », en disant que « la
solidarité ne doit pas aboutir à des incidents
semblables à ce qui s’est passé
à Flins.» dont elle faisait porter la
responsabilité à des « provocateurs
d’extrême-gauche ». «Toute
discussion de reprise de la grève
générale doit être
considérée comme une provocation
dangereuse». Tout ce qui pouvait être fait pour les
grévistes c’était de «
récolter de l’argent »56.
Les principales usines automobiles - Renault, Citroën et
Peugeot - étaient encore en grève à la
mi-juin. La CGT réussit à conclure un accord pour
que le travail reprenne à Renault en échange
d’une augmentation de salaire de 10 à 14%,
d’une réduction du temps de travail
d’une heure et demie par semaine et du paiement de la
moitié des journées de grève.
Même ce cadeau fut rejeté par un
cinquième des travailleurs et à Flins,
là où les affrontements avec la police eurent
lieu, par 40% d’entre eux. Quelques jours plus tard Peugeot
reprenait le travail et Citroën suivit le 24 juin. Dans les
deux cas, les travailleurs retournèrent à
l’usine avec le sentiment d’avoir gagné.
Mais même si les patrons n’avaient pas
réussi à ‘punir’ ces
travailleurs comme ils l’espéraient, ils avaient
tout de même de quoi se féliciter. Les
travailleurs qui avaient dû prolonger la grève le
plus longtemps pour obtenir du mouvement de mai quelques
améliorations significatives étaient ceux qui
traditionnellement avaient la plus faible organisation. Il y avait peu
de chances pour qu’ils refassent grève avant un
certain temps et cela donnait aux patrons la possibilité
d’empêcher le développement
d’organisations de base fortes et de reconstruire les
syndicats jaunes. Des entreprises comme Citroën et Peugeot ont
certes dû faire des concessions économiques aux
grévistes, mais elles devaient rester, après mai
68, les bastions de non-organisation syndicale qu’elles
avaient toujours été.
Dans un cas important, la fragmentation du mouvement par les reprises
locales du travail après la fin de mai déboucha
conduisit à une défaite désastreuse -
dans le service public de la radio et de la
télévision, l’ORTF.
Les journalistes et les techniciens n’avaient que tardivement
rejoint totalement le mouvement de mai. Ils
s’étaient ralliés au mouvement parce
que les dirigeants du service refusaient systématiquement de
les laisser dire la vérité sur
l’ampleur du mouvement de mai ou de les laisser interviewer
les opposants à la politique du régime -
même si ces derniers étaient les plus respectables
des politiciens bourgeois. D’abord la CGT les somma de ne pas
entrer en grève générale. Mais
à la longue la frustration s’accumula tellement
qu’ils déclenchèrent une
grève totale et occupèrent les studios. Le
gouvernement fut obligé de diffuser des émissions
squelettiques depuis un studio de la Tour Eiffel bien
protégé par les forces de l’ordre.
Le retour à la normalité au début du
mois de juin permit au gouvernement de se venger. Le 5 juin un nouveau
directeur général de programmation fut
nommé. qui renvoya treize journaliste et six producteurs,
fit intervenir la police pour reprendre le contrôle des
studios et reprit le cours normal des services
télé et radio avec des non-grévistes
et des briseurs de grève nouvellement recrutés.
Le gouvernement offrit alors d’augmenter les salaires et
d’améliorer les conditions de travail en
échange d’un contrôle complet sur le
contenu des programmes. Sous la pression de la CGT, les techniciens
reprirent le travail dans ces conditions le 19 juin. Les journaliste
résistèrent encore pendant trois semaines, avant
d’admettre leur défaite complète le 12
juillet.
On peut difficilement surestimer ce que cela représentait
pour le gouvernement d’isoler et de briser la
grève des ondes. Pendant la dernière semaine de
mai, le silence des chaînes radio et TV était un
symbole de la faiblesse du gouvernement. Lorsque le 5 juin il en reprit
le contrôle, c’était signe
d’un regain de force et cela lui fut d’un grand
soutien pour sa propagande électorale, au cours de laquelle
le gouvernement se posa comme la seule alternative au chaos.
Une
opportunité
révolutionnaire
Les révolutions manquées peuvent rapidement
sortir de notre mémoire. La classe dirigeante
s’empresse de réimposer l’ancien mode de
vie, et avec lui, l’ancien mode de penser qui
présuppose qu’il n’en existe pas
d’autre. La période révolutionnaire en
vient à ressembler à un étrange
délire aux yeux de la majorité de la population,
comme quelque chose de complètement dissocié du
cours réel de la vie de la société, de
la même manière que les rêves et les
cauchemars sont séparés du cours réel
de la vie d’un individu. Seuls les romantiques incurables
sont censés y aspirer encore. Et cette suppression de la
mémoire peut être si efficace que même
les historiens ont du mal à exhumer la
vérité et à la distinguer de
l’imaginaire. Généralement, seule une
nouvelle poussée révolutionnaire fait remonter
les souvenirs à la mémoire de milliers de
participants qui confirment la réalité de ce qui
s’est passé.
La France de 1968 ne fut même pas une révolution
manquée. On a beaucoup parlé à
l’époque de la
‘révolution’, en particulier dans le
Quartier Latin et dans les médias étrangers. Mais
il n’y eut aucune tentative de prise du pouvoir
d’Etat. De ce fait, le processus qui consiste à
mettre ce morceau d’histoire entre parenthèses, de
le consigner aux post-scriptum historiques de ce-qui-aurait-pu-arriver,
se fit encore plus rapide que d’habitude. Vingt ans plus
tard, 1968 porte universellement l’étiquette de
‘l’année des
étudiants’, comme si la plus grande
grève générale de l’histoire
n’avait pas eu lieu, comme si l’un des
gouvernements les plus puissants du monde occidental n’avait
pas vacillé pendant une semaine au bord de
l’auto-dissolution.
Une des sources de cette amnésie collective fut le Parti
communiste français. Puisqu’il avait tout fait au
long du mois de mai pour empêcher le mouvement de se
politiser, pire encore de devenir révolutionnaire, et
puisqu’il s’était vu obligé
de modifier momentanément sa position dans la
dernière semaine de mai de peur que le mouvement ne lui
échappe s’il ne prêtait pas main forte,
il dut faire de son mieux ensuite pour démontrer que la
révolution avait toujours été
impossible. Le Parti communiste invoqua les résultats des
élections de la fin du mois de juin pour justifier sa
conception : les partis de droite, après tout, avaient
gagné des voix et des sièges au
détriment de la gauche. Il disait qu’il
n’y avait jamais eu le soutien suffisant pour une tentative
révolutionnaire. Cela aurait été de
l’aventurisme complet.
Cet argument était - et est toujours - doublement
erroné.
D’abord, juin n’était pas mai. En mai,
la grande majorité de la classe ouvrière et une
section considérable de la classe moyenne tenaient le
régime pour responsable du fait que les étudiants
en étaient venus à dresser les barricades et que
dix millions de travailleurs s’étaient mis en
grève. Ceux qui étaient hostiles à ce
qui se passait se sentaient impuissants, incapables de contenir cette
immense convulsion sociale. C’est pourquoi ils
étaient prêts à s’accorder au
mieux avec ceux qui détenaient quelque contrôle
sur le mouvement - une attitude qui relève quelque peu de la
résignation des travailleurs en ‘temps
normal’ qui acceptent des emplois qu’ils
détestent et des vies privées qui ne leur
procurent aucune joie.
Comme juin progressait, ces attitudes changèrent de
façon décisive. Le régime
était en train de rétablir l’essentiel
de l’ordre ancien. La contestation dans le secteur public et
dans de larges sections industrielles tirait à sa fin. Les
étudiants se retrouvaient à nouveau une
minorité isolée et impuissante.
Désormais le choix ne se faisait plus entre un gouvernement
bredouillant et un mouvement de masse apparemment
inarrêtable, mais entre des politiciens au gouvernement qui
démontraient leur maîtrise des
événements et des politiciens dans
l’opposition qui promettaient seulement de pouvoir en faire
autant.
Le changement d’humeur affecta même certains de
ceux qui avaient été des participants
enthousiastes au mouvement. En mai, comme dix millions de personnes
évoluaient ensemble, des individus de toutes sortes avec des
idées assez conservatrices pouvaient concevoir une solution
à leurs problèmes particuliers dans un effort
collectif de masse. A la fin du mois de juin ils
retrouvèrent de nouveau un monde dans lequel seule
l’attitude individualiste pouvait apporter une
amélioration personnelle. Les dernières
étincelles de lutte étudiante et
ouvrière semblaient désormais être
source de chaos, de danger, et non plus être la
clé pour réorganiser la
société.
Cependant il n’y avait objectivement aucune raison pour que
le mouvement se désagrège ainsi pendant la
première semaine de juin. S’il le fit
c’est parce que les organisation politiques et syndicales les
plus puissantes au sein de la classe ouvrière
concentrèrent tous leurs efforts à un retour au
travail dans les services publics clés. Ce faisant, elles
amenèrent précisément le changement
d’attitude qui permit aux gaullistes de gagner les
élections et qui accréditait
l’idée selon laquelle aucun changement
révolutionnaire n’était possible.
Ensuite, dire qu’il y avait un potentiel
révolutionnaire au mois de mai ne signifie pas que le choix
se résumait aux élections d’un
côté et à la guerre civile de
l’autre, comme le déclara de Gaulle le 29 mai. Il
y avait une troisième option - l’extension et
l’approfondissement du mouvement de manière
à ce que le gouvernement soit empêché
de recourir aux forces armées de l’Etat.
Cela aurait signifié encourager les formes
d’organisations des grèves qui
entraînaient tous les travailleurs, les plus
‘arriérés’ comme les plus
avancés, à modeler eux-mêmes leur
propre avenir - par des comités de grève, des
assemblées générales
régulières dans les usines occupées,
des piquets de grève et des rotations
d’occupations impliquant un maximum de gens, des
délégations envoyées à
d’autres usines et à d’autres sections
de la société impliquées dans la
lutte. Ainsi tout le monde aurait eu la possibilité de
participer directement à la lutte et de discuter des
leçons politiques à en tirer. Ceci aurait
signifié aussi la généralisation des
revendications de ceux qui luttaient de façon à
ce qu’aucune section de travailleurs ne reprenne le travail
avant que des décisions concernant des questions
d’ordre vital qui préoccupaient les travailleurs
d’autres sections ne soient prises - sur la
sécurité de l’emploi, des emplois
garantis pour les jeunes travailleurs, le paiement intégral
des journées de grève, des droits syndicaux
complets dans des usines anti-syndicats comme Peugeot et
Citroën, un contrôle démocratique sur les
diffusions d’émissions radio et TV par les
représentants élus des journalistes et des
techniciens.
Bâti sur ces bases, le mouvement aurait
empêché le gouvernement de rasseoir son pouvoir.
Si le gouvernement cédait aux revendications du mouvement,
il ne serait qu’un canard boiteux, et clairement, il
deviendrait l’otage du mouvement de masse des travailleurs .
S’il ne cédait pas, il resterait incapable de
venir à bout de la paralysie du pays assez rapidement pour
empêcher ses propres partisans de rechercher une alternative
‘responsable’ qui, à son tour, serait
vraisemblablement prise en otage par le mouvement de masse. Dans les
deux cas, le gouvernement n’aurait jamais
été en état de gagner les
élections de la fin juin. Le résultat des
élections aurait été
devancé par le mouvement dans les usines et dans les rues -
comme cela allait être le cas en Grande Bretagne cinq ans et
demi plus tard, lorsque un mouvement de moindre ampleur, la
grève des mineurs de 1974, se prolongea jusqu’aux
élections qui débouchèrent sur un vote
contre le gouvernement en place.
Il n’y a, bien sûr, aucune garantie que, si le
Parti communiste et la CGT avaient poussé pour cela, ils
auraient gagné sur tous les points. Mais ce qui peut
être dit avec certitude c’est qu’en
refusant de mener campagne pour cela ils ont assuré la fin
du mouvement de mai et la victoire électorale des
gaullistes. Ils ont aussi fait en sorte que les syndicats
français continuent à organiser une fraction
moins importante de la classe ouvrière que dans tous les
autres pays européens industrialisés
malgré l’implication dans une grève la
plus importante que les autres pays aient connue jusque là.
Cette troisième option n’aurait pas conduit
immédiatement à une révolution
socialiste. Mais elle aurait amené une situation politique
d’une extrême instabilité dans laquelle
une classe ouvrière victorieuse aurait pu prendre conscience
de ses propres intérêts et de sa propre
capacité à diriger la
société. Il est certain que c’est parce
que le champ des possibles était si largement ouvert que les
dirigeants communistes et de la CGT se hâtèrent
d’accepter la voie électorale, la voie la moins
dangereuse pour sortir de la crise, même si celle-ci profita
à de Gaulle.
Références
1.
Georges Pompidou Pour rétablir une
Vérité (Paris 1982) p. 181.
2. Vladimir Fisera The Writing on
the Wall (London 1978) p. 11 ; Lucien
Roux et René Backmann, L’Explosion de Mai (Paris
1968) p. 78.
3. Fisera p. 78.
4. chiffre donné par
Cohn-Bendit dans Hervé Bourges
(ed.), The Student Revolt : the activists speak (London 1968) p. 67.
5. Rioux et Blackmann, p. 38.
6. Fisera, p. 79.
7. cité dans Posner
(ed.), Reflections on the Revolution in
France (Harmondsworth 1970) p. 64.
8. Daniel Bensaïd et Henri
Weber, Mai 68 : une
répétition générale (Paris
1968) p. 112.
9. Philippe Labro, Les Barricades
de Mai (Paris 1968).
10. Bensaïd et Weber.
11. Bensaïd et Weber.
12. Selon son premier ministre,
Pompidou, dans Pompidou, p. 180.
13. Michael Kidron, Western Capitalism since the War (Harmondsworh
1970) p.
169.
14. Kidron, p. 170.
15. Pouvoir Ouvrier (Paris),
janvier-février 1968, et Ross, p.
163.
16. L’Humanité
(Paris), 3 mai 1968.
17. Rioux et Blackmann, p. 215.
18. cité dans Rioux et
Blackmann, p. 216.
19. cité dans Rioux et
Blackmann, p. 218.
20. cité dans Rioux et
Blackmann, p. 218.
21. cité dans Rioux et
Blackmann, p. 217.
22. cité dans George
Ross, Workers and Communists in France
(Berkeley 1982) p. 182.
23. Ross, p. 182.
24. cité dans Ross, p. 182.
25. selon Tony Cliff et Ian
Birchall, France
: The Struggle goes on (London
1968) p. 19.
26. cité dans Rioux et
Blackmann, p. 256.
27. selon Rioux et Blackmann, p.
254.
28. Rioux et Blackmann, pp. 256-7.
29. Ross, p; 184.
30. cité dans Rioux et
Blackmann, p. 247.
31. Rioux et Blackmann, p. 423.
32. cité dans Rioux et
Blackmann, p. 376.
33. cité dans Rioux et
Blackmann, p. 382.
34. cité dans Rioux et
Blackmann, p. 383.
35. Rioux et Blackmann, p. 384.
36. Georges Seguy de la CGT,
cité dans Ross, p. 202.
37. Voir Rioux et Blackmann, pp.
442-458 pour une description
détaillée de ces journées ; voir
également Ross, pp. 203-4.
38. Les estimations de
l’ampleur de la manifestation varient
d’entre 300 000 et 400 000 dans Rioux et Blackmann, p. 446
à 800 000
dans Ross, p. 206.
39. Pompidou, p. 197.
40. Rioux et Blackmann, p. 249.
41. Rioux et Blackmann, p. 276, et
Bensaïd et Weber, pp. 159-60.
42. Selon Ross, p. 181.
43. Ross, p. 185.
44. Ross.
45. cité dans Rioux et
Blackmann, p. 408.
46. cité dans Rioux et
Blackmann, p. 450.
47. cité dans Rioux et
Blackmann, p. 465.
48. cité dans Ross, p.
208.
49. cité dans Rioux et
Blackmann, p. 512.
50. Rioux et Blackmann, p. 513
51. Rioux et Blackmann, p. 553.
52. cité dans Rioux et
Blackmann, p. 281.
53. Voir les récits
dans Rioux et Blackmann, p. 559 et dans
Bensaïd et Weber, pp. 209-10.
54. Un dirigeant de la CFDT
cité par Rioux et Blackmann, p. 451.
55. cité dans Rioux et
Blackmann, p. 522.
56. cité dans Rioux et
Blackmann, p. 524.